Des crimes et des femmes Automne 1996

De la morale

(Extrait de We are all whores, COYOTE, Los Angeles. Traduction libre de Nathalie Duhamel.)

Si vous croyez qu’une femme a le droit de choisir ce qu’elle veut faire de son corps, que cela soit un avortement ou une préférence sexuelle, vous devez donc admettre qu’elle a le droit de choisir ou non de s’engager dans une relation sexuelle marchande.

Le droit d’une personne de choisir ne peut être limité à vos préférences, même si vous trouvez que le marchandage sexuel est répugnant.

Le concept de l’autonomie commande que tous puissent prendre leurs décisions, même celles qu’on peut désapprouver.

Plusieurs personnes pensent qu’il est immoral et dégradant pour la vie humaine qu’une femme se fasse avorter – mais ceci n’est pas une raison suffisante pour empêcher d’autres femmes de prendre cette décision. Malheureusement, trop souvent, les plus libéraux se croient justifiés de limiter le choix des femmes à faire de leur corps ce qu’ils croient acceptables, quelle que soit l’opinion des femmes. Ces personnes croient qu’ils "protègent" les femmes contre ce qu’ils considèrent dégradant, et donc que le gouvernement (la police, la justice, la prison) est légitimé d’intervenir dans des domaines qui sont propres aux droits de la personne. Ceci est fait pour protéger les femmes de l’exploitation, alors que ces dernières n’estiment pas être exploitées.

La criminalisation de la prostitution est une prohibition d’une activité sexuelle commerciale entre deux personnes consentantes, qui s’appuie sur le postulat que les femmes doivent donner leur sexualité gratuitement. La prohibition nous coûte très cher socialement non seulement en termes de violation des droits de la personne, mais aussi en investissement policier et judiciaire qui pourrait être consacré à des activités criminelles plus graves.

Quelle que soit votre opinion personnelle sur la prostitution, le fait d’arrêter et de punir une prostituée ne réglera pas les problèmes qui préoccupent les gens qui veulent "faire quelque chose". La seule conséquence de la criminalisation de la prostitution est l’arrestation des prostituées et de leurs clients. L’incarcération, les amendes, la probation imposées "pour leur plus grand bien" ne donneront pas à une femme son estime de soi ni ne la convaincront que la prostitution la dégrade.

La prohibition de la prostitution relève beaucoup plus du contrôle des corps et de l’argent des femmes que d’un contrôle de la sexualité.

Les prostituées sont des personnes stigmatisées, exclues, discriminées. Le problème n’est pas l’échange économique de cette transaction sexuelle. Cela n’opprime pas par définition la femme qui choisit de le faire. Ce sont les contrôles qui s’exercent sur ces femmes qui posent problème.

L’avantage de voir la prostitution comme un travail permet de s’éloigner des considérations morales pour se rapprocher du concept de contrat. On peut, dès lors, examiner les notions de liberté contractuelle, de protection de la jeunesse, du recours aux lois qui protègent les travailleurs ou encore d’exploitation dans le travail.

Cependant, voir la prostitution comme un travail ne doit pas occulter le fait qu’il ne s’agit pas toujours d’un choix préféré pour ces personnes et que ce métier s’exerce dans des conditions difficiles et souvent dès l’adolescence. La nécessité de fournir des services d’aide et d’offrir des alternatives demeure entière.

S’il y avait décriminalisation, la prostitution s’exercerait dans des conditions plus sécuritaires et acceptables pour tous.