Crimes et femmes Automne 2000

Le pas des femmes s’est fait entendre à Joliette

par Marie-Christiane Carrier, agente de liaison
 
À l'occasion de la Marche Mondiale des Femmes qui s'est tenue entre les 9 et 17 octobre 2000, les résidentes de Joliette ont participé à différentes activités pour manifester leur solidarité avec les femmes du monde.
 
À partir d'un petit noyau, où deux femmes du personnel étaient déjà impliquées, nous avons mis sur pied un Comité Marche composé de membres du personnel et de résidentes. Ensemble, nous avons élaboré un programme d'activités visant la sensibilisation des femmes aux revendications de la Marche et l'expression de leur soutien par des activités de solidarité.
 
Les activités ont eu lieu à trois reprises entre le 26 septembre et le 13 octobre, où quelques résidentes ont marché avec les femmes dans les rues de Joliette. Par la suite, deux membres de la Société Élizabeth Fry ont pris le relais pour porter les espoirs des femmes à Montréal et à New York.
 
Nous avons d'abord consulté les femmes sur l'identification de la bannière qui serait porté lors des différentes marches. Onze femmes ont choisi à juste titre: Au nom des femmes incarcérées
 
Le jour 1, soit le 26 septembre, nous avons procédé à la projection de deux films. En français: Les marcheuses; en anglais: 2000 bonnes raisons de marcher.
 
Le premier portait sur la marche des femmes en 1995 contre la pauvreté « Du pain et des roses » et les demandes adressées au gouvernement à l'époque. Le deuxième aborde le volet international et explique la condition des femmes de différents pays et leurs revendications respectives. Par la suite nous avons procédé à la signature de cartes d'appui adressées au Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan. Environ une trentaine de femmes ont participé à l'activité.
 
Le jour 2, soit le 2 octobre, nous avons reçu à la chapelle la visite de Mme Françoise David, présidente de la Fédération des femmes du Québec. D’entrée de jeu, elle a senti l'importance de manifester son désaccord face à la campagne médiatique ambiante autour de Karla, l'une de nos résidentes. Elle a ensuite présenté les principales revendications de la Marche et leurs raisons d'être. Dehors, le temps était splendide, nous sommes sorties dans la cour pour lancer une cinquantaine de ballons porteurs de nos espoirs, souhaits et demandes concernant la justice, un monde sans violence et sans pauvreté. De retour à l'intérieur nous avons partagé le gâteau de la Marche Mondiale des Femmes fabriqué par l'un de nos bénévoles pâtissier. Les participantes ont pu partagé leurs préoccupations avec Mme David. Au-delà d'une quarantaine de personnes ont participé à l'événement.
 
Finalement le jour 3, soit le vendredi 13 octobre, jour de la Marche régionale des femmes à Joliette, nous nous sommes rassemblées dans la cour vers 11h. Les femmes qui participent à l'activité «Expression par les arts» nous ont dévoilé la bannière qu'elles ont fabriquée pour la Marche Mondiale des Femmes. Par la suite nous avons marché à l'extérieur, le long de la cour à l'intérieur du périmètre de sécurité. Le soleil, les chants et les revendications étaient de la partie. Après, nous avons partagé un repas communautaire au gymnase. Lors du repas, nous avons procédé à la signature des dossards par les femmes afin qu'elles puissent accompagner symboliquement celles qui les porteront à Joliette, Montréal et à New York.
 
Sauf exception, l'ensemble des femmes ont participé à la Marche, au repas communautaire et ont signé les dossards.
 
Vers 13h, trois résidentes et des employés sont sortis pour se joindre à la Marche régionale des femmes de Joliette. Bannière et dossards en mains et avec nos brassards verts, couleur de la région pour la Marche, nous nous sommes jointes aux femmes de Joliette.
 
Qui de mieux que les femmes d'ici pour entendre les chuchotements des femmes du Québec et d'ailleurs. Le pas des femmes a résonné à l'Établissement de Joliette. Elles portaient la dignité de toutes celles qui souffrent dans le monde et qui réclament l'élimination de la pauvreté, de la violence, de la discrimination ainsi que la redistribution de la richesse.
 
Je tiens à remercier plus particulièrement les artistes de la bannière, l'artisane des brassards, Alain, Gisèle et les membres du Comité Marche soient : Huguette, Réjane, Annik, Tracy, Danielle, Jacques, Marie-Andrée et Diane, sans qui tout cela n'aurait pu se réaliser.
 
 
Extraits d’un article de Françoise David, présidente de la Fédération des Femmes du Québec
 
La Presse, 11 octobre 2000
 
Des chiffres
 
Quatre millions de femmes et de fillettes sont vendues chaque année dans le monde comme esclaves domestiques, pour des mariages arrangés ou dans le cadre du trafic sexuel. Deux millions de petites filles subissent chaque année des mutilations sexuelles. Un milliard trois cent mille personnes vivent avec moins de un dollar américain par jour dans le monde, parmi lesquels soixante-dix pour cent de femmes. Selon des chiffres des Nations Unies, les femmes produisent lesdeux tiers des richesses de la planète et n'en récoltent qu'un dixième.
 
Vous voulez en savoir plus? Des millions de femmes et de fillettes, surtout dans les pays du Sud, marchent des kilomètres chaque jour pour chercher l'eau et les bois nécessaires aux repas. Nombreuses sont celles qui cultivent la terre en plus de s'occuper des enfants; une terre qui ne leur appartient pas et dont elles ne pourraient hériter à la mort de leur mari. Absence de droits : c'est ce qui caractérise la vie de millions de femmes. Même pas le droit de quitter un conjoint violent. Dans certains pays, on les brûlera à l'acide ou on les tuera tout simplement.
 
C'est d'abord pour toutes ces femmes exploitées, violées massivement en temps de guerre, privées de droits fondamentaux, que les Québécoises marcheront. Pour elles et avec elles qui ont tant à nous apprendre par leurs luttes courageuses.
 
C'est aussi parce que nous voulons ici réclamer de nos gouvernements un peu plus d'égalité et de justice pour les femmes québécoises et canadiennes. Sait-on qu'il y a plus d'un million quatre cent mille enfants pauvres au Canada et que, forcément, cela indique que leurs parents (souvent une mère seule) sont pauvres? Sait-on qu'en l'an 2000, les femmes gagnent seulement soixante-dix pour cent du revenu des hommes? Que près de quarante pour cent des mères seules en emploi pourvoient aux besoins de leur famille avec un salaire de moins de dix dollars l'heure?
 
Et puis, comment ne pas nous rappeler les centaines de femmes tuées depuis dix ans par un conjoint, un ex-conjoint, un agresseur sexuel, un souteneur…? Comment effacer de nos mémoires le souvenir du massacre de Polytechnique?
 
Au cours de l'année 1998, huit mille femmes accompagnées souvent de leurs enfants ont cherché refuge dans une maison d'hébergement pour femmes victimes de violence, au Québec. Les centres de femmes et les centres d'aide pour femmes victimes d'agression sexuelle débordent. Il ne sert à rien de nous voiler la face, la violence contre les femmes existe au Québec et dans le reste du Canada. Nous devons nous en occuper et vite!
 
Quand des enfants ont faim
 
Quand des enfants ont faim, c'est toute la société qui doit s'interroger sur son sens des valeurs. Qu'est-ce qui est le plus important: baisser encore une fois les impôts ou nous assurer que tous au Québec aient de quoi se loger, se chauffer, de quoi se nourrir, s'habiller, se transporter? Comment tolérer la prolifération des banques alimentaires… et des prêteurs sur gage? Est-ce vraiment un signe de prospérité collective?
 
Alors que le Québec va bien, nous dit-on, que des milliers d'emplois se créent, que des surplus budgétaires s'accumulent, à Ottawa, surtout, mais à Québec aussi, il devient scandaleux de tolérer que la charité obligatoire remplace la redistribution de la richesse. C'est pourquoi les Québécoises sont décidées à obtenir justice pour les personnes pauvres. Elles marchent pour et avec elles. Elles exigent un barème plancher pour les personnes assistées sociales et des prestations couvrant leurs besoins essentiels; une augmentation du salaire minimum et des changements à la Loi des normes du travail pour que l'ensemble des travailleurs, y compris les aides familiales et les gardiennes, jouissent des mêmes droits; un grand chantier de logements sociaux; le retour à l'universalité des allocations familiales et le relèvement des allocations pour les familles pauvres; une contribution gouvernementale au Régime des rentes du Québec pour les femmes et les hommes qui s'occupent à plein temps de jeunes enfants; un meilleur accès aux études pour les mères monoparentales; des mesures pour favoriser l'intégration et la francisation des femmes immigrantes.
 
Par ailleurs, en matière de violence faite aux femmes, nous proposons au gouvernement du Québec d'investir massivement dans une campagne de sensibilisation sur dix ans. Cette campagne doit rejoindre les jeunes mais aussi prévoir des programmes de formation pour les personnes qui interviennent dans les systèmes judiciaire, policier, de santé et de services sociaux. Nous demandons des ressources financières accrues pour les organismes qui viennent en aide aux femmes victimes de violence, sans oublier les maisons d'hébergement en milieu autochtone, ainsi que la révision des lois existantes et de leur application en matière de violence conjugale et sexuelle. Enfin, nous réclamons la levée des discriminations qui perdurent envers les femmes immigrantes, handicapées, lesbiennes, autochtones et travailleuses du sexe. Toutes les femmes et tous les hommes qui vivent sur le territoire québécois doivent jouir des mêmes droits, avoir le même accès aux services publics, la même capacité d'obtenir un emploi ou un logement.
 
Tout le monde l'aura compris, la Marche poursuit en approfondissant une démarche d'éducation et d'action entreprise avec la Marche des femmes contre la pauvreté de 1995, « du pain et des roses ».