Des crimes et des femmes Printemps 1999

Violence des femmes: faisons la part des choses

par Chantal Lavergne et Julie Labrosse

Ce qui retient l’attention des médias et du public lorsqu’il est question de violence, c’est principalement celle qui est commise par les hommes. La violence des femmes fait rarement l’objet de commentaires sauf lorsqu’il s’agit de cas extrêmes. L’essai de la journaliste judiciaire torontoise Patricia Pearson sur la violence féminine reflète d’ailleurs cette tendance. Dans When she was bad: Violent women and the Myth of Innocence, publié chez Random House, l’auteure examine une vingtaine de cas de femmes violentes qui ont battu ou tué mari, enfants ou inconnus. Ces cas ont tous en commun d’avoir fait la manchette des quotidiens du Canada anglais et des États-Unis. La directrice générale de la Société Elizabeth Fry du Québec, Nathalie Duhamel, pense que «les médias utilisent ces cas violents et exceptionnels comme levier de ventes auprès d’un public voyeur». En mettant l’accent sur de tels cas, « les médias déforment la réalité en laissant croire à la population que les femmes sont aussi violentes que les hommes, ce qui n’est pas le cas », affirme-t-elle.

En dehors de ces cas peu communs, il y a un manque d’intérêt pour la problématique de la violence des femmes, qui est d’ailleurs de plus en plus dénoncé. La journaliste Sylvie Ruel, dans un article paru dans La Gazette des femmes du mois de novembre 1998, qualifie le silence entourant le phénomène de « myopie collective qui empêche de reconnaître que des femmes ont un réel problème de violence et qu’elles ont besoin d’aide ».

Dans le milieu de la recherche, un nombre croissant de criminologues féministes reconnaissent également l’importance de s’attarder à la problématique de la violence des femmes, et ce, dans le but de mieux la comprendre. Margaret Shaw, auteure de plusieurs écrits sur les femmes et la question criminelle1, souligne que, pour les féministes en particulier, la violence des femmes a surtout été envisagée comme une réponse à la violence masculine dans un contexte de relation conjugale. Bien que le phénomène soit bien réel, les femmes peuvent aussi commettre des actes de violence dans d’autrescirconstances, à l’égard des enfants, des connaissances, ou même des inconnus dans certains cas. La chercheure admet que les femmes se retrouvent bien plus souvent du côté des victimes que de celui des agresseurs. Mais envisager les femmes uniquement comme des victimes conduit à nier la complexité et la diversité de leur réalité, soutient-elle. De plus, en évitant d’aborder cette question, les féministes en particulier laissent le champ libre aux propos simplistes et sensationnalistes de ceux et de celles qui, sur la base de cas extraordinaires, cherchent à démontrer que les femmes sont aussi violentes que les hommes. Selon elle, pour comprendre la violence des femmes, il est nécessaire d’avoir une bonne connaissance de la diversité de leurs actes violents, du contexte dans lequel elles les commettent de même que de la réaction sociale à leur égard. Il est aussi indispensable d’aborder ce phénomène « en tenant compte des caractéristiques particulières de l’expérience des femmes en tant que groupe social de même que des contraintes reliées à la classe sociale et à la race qui s’exercent sur elles2 », souligne-t-elle.

Qu’en est-il au juste de la violence des femmes?

Dans un rapport sur la violence des femmes3, Margaret Shaw et sa collaboratrice Sheryl Dubois ont examiné différentes études et sources de données dans le but d’identifier les principales caractéristiques du phénomène. Elles soulignent, tout d’abord, qu’il n’existe pas encore de mesure fiable de l’ampleur de la violence féminine. Les statistiques officielles sur la criminalité ne représentent que la pointe de l’iceberg; basées sur une définition légale de la violence, ces données laissent dans l’ombre toutes les situations de violence psychologique non criminalisée. De plus, elles ne tiennent pas compte des actes criminels violents qui ne sont pas dénoncés à la police par le public. Les études ne permettent pas non plus d’avoir un aperçu fiable de l’ampleur du phénomène; les taux de violence varient d’une étude à l’autre en raison de différences méthodologiques importantes dans les définitions, les sources d’information et les méthodes de collecte de données utilisées.

Bien que les données disponibles n’offrent qu’une mesure imparfaite de l’ampleur et des manifestations de la violence féminine, elles montrent néanmoins qu’il existe un écart important entre la violence des femmes et celle des hommes. Le nombre de femmes accusées chaque année de crimes violents (meurtre, agression physique et sexuelle, menace de recourir à la violence, vol à mains armées, etc.) est sans commune mesure avec celui qui est enregistré du côté des hommes; de toutes les personnes accusées de crimes de violence en 1991 au Canada, 88% sont des hommes alors que dans 12% des cas, il s’agit de femmes. Elles sont aussi plus susceptibles que les hommes d’être accusées d’agression mineure. Très peu d’entre elles sont accusées de vol à main armée et encore moins d’agression sexuelle. Les femmes sont aussi rarement accusées de meurtre ou d’homicide ; durant l’année 1991, sur 534 personnes accusées pour de tels crimes, 48 seulement étaient des femmes. Dans la majorité des meurtres ou homicides commis par des femmes (71%), la victime est un membre de sa famille alors que, dans le cas des hommes, il s’agit du quart des victimes seulement. Force est d’admettre que les femmes meurtrières sont des cas exceptionnels qui ne représentent pas une réelle menace pour la sécurité du public.

Les femmes trouvées coupables de crimes violents sont rarement emprisonnées. La plupart de celles qui sont condamnées pour ce type de crimes se voient imposer une amende ou une probation (Shaw et Dubois, 1995).

Les femmes sont-elles plus violentes qu’avant? Shaw et Dubois répondent non à cette question. Au cours des vingt dernières années, on a enregistré une hausse plus importante de crimes violents par rapport à celle pour les crimes contre contre la propriété, et ce, pour les hommes, les femmes et les jeunes contrevenants. Il est vrai, soulignent les deux chercheures, que cette hausse a été légèrement plus forte du côté des femmes que de celui des hommes mais celle-ci estlargement attribuable au fait que, proportionnellement, le nombre de crimes violents commis par les femmes est nettement moins élevé que celui qu’on enregistre du côté des hommes.

Depuis quelques années, on constate que la violence des adolescentes s’est accrue de manière relativement importante. Selon le dernier rapport de Statistique Canada, le taux des adolescentes accusées de crimes de violence a augmenté deuxfois plus rapidement que celui des garçons. Toutefois, le taux chez les adolescentes n’était toujours que du tiers du taux enregistré pour leurs homologues masculins. Kim Pate, directrice de l’Association canadienne des Sociétés Elizabeth Fry, estime que cette augmentation est davantage attribuable à un changement dans la manière d’appliquer la loi ainsi qu’au manque de ressources communautaires susceptibles d’aider les jeunes en difficulté plutôt qu’à une réelle montée de violence chez les filles4.

Les femmes et les hommes autochtones du Canada sont plus susceptibles que les non-autochtones d’être accusés et emprisonnés pour des crimes de violence. Les effets liés à l’appartenance à une minorité culturelle et à une classe sociale défavorisée économiquement auraient un impact négatif sur le phénomène, selon Shaw et Dubois. Elles rapportent les propos d’experts en la matière qui expliquent qu’un ensemble de facteurs économiques, socioculturels et légaux conjugués au statut de femme autochtone contribuent à créer des conditions particulières qui amènent ces femmes à commettre des délits.

D’après certaines études, les mauvais traitements envers les enfants est un phénomène qui impliquerait, exceptionnellement, autant de femmes sinon plus que d’hommes. Une étude américaine sur l’incidence des mauvais traitements envers les enfants réalisée en 19935 révèle que 65% des personnes identifiées comme responsables de mauvais traitements envers les enfants sont des femmes alors que 54% sont des hommes. Les femmes, qui se retrouvent fréquemment seules à la tête de la famille et dans des conditions de pauvreté souvent extrêmes, sont cependant plus susceptibles (87%) que les hommes (43%) de négliger leurs enfants. Les hommes, qui passent significativement moins de temps avec les enfants, sont quant à eux plus susceptibles (67%) que les femmes (40%) d’agresser les enfants, que ce soit physiquement ou sexuellement. Au Québec, les cas de violence envers les enfants enregistrés par la police pour l’année 1997 montrent que les hommes sont responsables de 73% des agressions contre les enfants, et les femmes du reste. Du côté des homicides envers les enfants, on observe la même tendance: 64% des accusations de meurtre ont été portées contre des pères contre 24% dans le cas des mères, le 22% qui reste étant attribuable à des accusations portées contre des tiers.

Comment expliquer la violence des femmes?

Expliquer la violence des femmes n’est pas chose facile. La psychologue britannique Ann Campbell s’intéresse au phénomène depuis plus de 20 ans. Pour elle, l’expression de l’agression de même que ses origines seraient fortement influencées par le « genre » (gender). Elle explique que les hommes et les femmes ont appris à travers la socialisation à composer différemment avec l’agressivité et la colère. Socialement, mentionne-t-elle, on encourage les hommes à utiliser l’agression et les femmes à la refouler. Le comportement d’agression chez l’homme constituerait un moyen d’exercer du contrôle sur une autre personne lorsqu’il veut réaffirmer son pouvoir ou son estime de soi. Tandis que chez la femme, ce même comportement serait plutôt lié à une perte de contrôle momentanée causée par une intense tension qui résulte en bout de ligne en un sentiment de culpabilité. L’agression chez l’homme serait instrumentale tandis que, dans le cas des femmes, elle serait synonyme d’un relâchement de tensions accumulées, soutient la psychologue.

Le fait d’avoir subi de la violence durant l’enfance ne mènerait pas nécessairement à être à son tour violent une fois adulte. Bien que bon nombre de femmes aux prises avec des démêlés avec la justice pénale ont été victimes de violence durant leur enfance, le lien entre la violence subie et leur criminalité n’a pas été clairement établi par la recherche. Enfin, l’abus d’alcool ou de drogue est clairement associé à la violence des femmes. Toutefois, les recherches menées jusqu’à présent ne permettent pas de statuer sur la nature exacte de ce lien.

Qu’en est-il de l’aide aux femmes violentes?

Même si, statistiquement, il y a relativement peu de femmes violentes, il est indispensables d’offrir du soutien à celles qui désirent être aidées. La journaliste Sylvie Ruel de la Gazette des femmes constate que les ressources à cet égard sont insuffisantes pour celles qui veulent entreprendre une démarche personnelle. Du côté des femmes criminalisées, Nathalie Duhamel, de la SEFQ, estime que les ressources et programmes en place suffisent à répondre à la demande. Elle souhaite par ailleurs qu’il y ait une consolidation et une amélioration des services existants. Elle croit également que l’on doit continuer de favoriser, tant à l’intérieur de la prison qu’en maison de transition, un suivi individuel et une participation des femmes à des groupes d’échange et de discussion. Ces méthodes d’intervention permettent aux femmes de s’exprimer et d’indiquer aux intervenants et intervenantes leurs réels besoins.

Notes

  1. Shaw, M. (1995). Conceptualizing Violence by Women. In R.E. Dobash, R.P. Dobash et Noaks,L.(Eds). Gender and Crime. London, University of Wales Press.

    Shaw, M. (1994). Ontario Women in Conflict with the Law: A Survey of Women in Institutions and Under Community Supervision in Ontario. Ottawa, Sollicitor General of Canada.

    Shaw, M. with Rodgers, K., Blanchette, J., Hattem, T., Thomas, L.S. et Tamarak, L. (1992). Paying the Price: Federally Sentenced Women in Context.Ottawa, Solicitor General of Canada.

  2. Traduction libre.

  3. Shaw, M. et Dubois, S. (1995). Understanding Violence by Women: A Review of the Litterature. Federally Sentenced Women Program, Correctional Service of Canada.

  4. Pate, K. (1998). «Why Do We think Young Women Are Committing More Violent Offences?» Femmes et Justice, 13, 1, 16-18.

  5. Sedlak, A.J. et Broadhurst, D.D. (1996). Third National Incidence Study of Child Abuse and Neglect. Final Report. U.S Department of Health and Human Services, National Center on Child Abuse and Neglect.