Justice pénale Automne 1992

"La violence impose le silence à toute les femmes, elle les fait marcher dans la peur "

par Odette Côté, journaliste

Une voix de femme parmi des milliers d’autres a dressé le portrait de la réalité propre aux femmes.

Cette voix et celle de plusieurs autres qui n’ont jamais pu se faire entendre auparavant tracent une carte du pays indiquant les 139 collectivités visitées par la Comité canadien sur la violence faite aux femmes, qui a déposé son rapport d’étape en août dernier.

" Les cicatrices d’une enfance passée dans la violence ne disparaissent jamais "

Ce rapport d’étape de 28 pages accompagné de deux cartes (l’une étant l’œuvre du Cercle autochtone) rend compte des activités de la phase 1 du Comité qui, de janvier à mai 1992, a recueilli les témoignages de plus de 4000 personnes à travers le pays.

Pour les co-présidentes du Comité, Mmes Pat Freeman Marshall et Marthe Asselin Vaillancourt, les objectifs de cette première étape ont été atteints : " Repérer et définir la violence du point de vue de l’expérience des femmes et augmenter la sensibilisation du public face à la violence faite aux femmes ".

Présenté avec quelques mois de retard, le rapport d’étape met en lumière une liste de 24 catégories différentes et bien définies de la violence faite aux femmes. On passe notamment du racisme au sexisme, à l’homophobie (définie comme " la crainte et la haine irrationnelle des lesbiennes et homosexuels "), à la violence faite aux femmes autochtones, à l’agression sexuelle, à la violence faite aux femmes handicapées, à l’abus de confiance, au harcèlement au travail pour se terminer par le fémicide (assassinat d’une femme par un homme).

" Les femmes sont des miroirs pour les enfants. Quel genre de société leur offrons-nous où les femmes ne sont pas respectées  ? "

Les formes de violence les plus courantes soulevées lors des consultations effectuées par le Comité sont les voies de fait contre l’épouse ou la conjointe et la violence psychologique et/ou émotionnelle.

" Canadiens et Canadiennes doivent d’abord reconnaître l’étendue du problème dans la société canadienne pour être en mesure de comprendre à quel point les solutions à apporter devront être diversifiées et adaptées aux besoins des collectivités. C’est la vie des femmes qui en dépend ", a mentionné Mme Vaillancourt.

Le rapport d’étape a justement tenu à parler de solutions en présentant un certain nombre d’initiatives en cours dans diverses communautés au pays afin de contrer la violence faite aux femmes.

" Le tribunal, c’est une sorte de jeu où rien n’est fait et personne n’est aidé "

En outre, le rapport d’étape précise 13 domaines qualifiés d’urgents et prioritaires exigeant une action immédiate. Parmi ces points, on parle du système de justice où l’on réclame des mesures " pour que la violence faite aux femmes soit toujours considérée comme un acte criminel grave, entraînant des accusations et des sentences pénales ".

On exige également :

" Quand mon mari volait une pizza, il avait une amende de 100 $. Quand il me battait, il avait une amende de 50 $. Je vaux moins qu’une pizza. "

L’objectif du Comité canadien sur la violence faite aux femmes est justement l’adoption du principe " Tolérance Zéro " qui, appliqué dans tous les secteurs de la société, constituera le meilleur moyen d’éliminer la violence et de rendre la société plus sûre.

Le Comité, qui se réserve dans son rapport final un développement de fond de ce principe, a néanmoins soulevé quelques éléments de réflexion à commencer par " les politiques et pratiques conçues pour appuyer la tolérance zéro devront stipuler clairement qu’aucune forme de violence faite aux femmes ne saurait être tolérée et que l’élimination de la violence est une priorité ".

Les travaux du Comité se termineront avec la présentation du rapport final initialement prévu pour le 31 décembre 1992, mais qui sera reporté au printemps 1993, selon l’information obtenue par Femmes et Justice.

Le retard dans la production du rapport d’étape ajouté à l’impressionnante masse de renseignements recueillis ont provoqué ce délai dans la sortie du document final tant attendu.

Cette dernière étape revêt une importance capitale puisqu’elle dévoilera le plan d’action national qui contiendra une série de recommandations visant à éliminer la violence faite aux femmes.

Ce plan d’action national s’adressera davantage aux différents paliers de gouvernement qui auront à relever de nouveaux défis sociaux.

Les communautés ne seront pas en reste puisqu’elles devraient avoir accès dès le début de 1993 à une trousse d’action communautaire qui servira d’outil concret pour enrayer et prévenir la violence faite aux femmes.

La production d’un vidéo est également en marche comme instrument d’éducation. Sa sortie est prévue pour le début de l’année prochaine.

Rappelons en terminant que le Comité national sur la violence faite aux femmes a été créé en août 1991. Composé de neuf personnes, le Comité avait pour mandat d’examiner toutes les formes de violence faite aux femmes, de cerner et de décrire la violence vue et vécue par les femmes, de sensibiliser davantage la population à ce phénomène, de chercher des solutions axées sur les causes profondes de la violence et de formuler des recommandations pour mettre fin à la violence.

" Mon mari m’a battu pendant notre voyage de noces. Il a tué notre premier enfant par ses coups, quii ont expulsé le foetus de quatre mois de mon utérus. Mon docteur m’a demandé ce que j’avais fait pour le mettre tellement en colère ; notre pasteur anglican m’a rappelé que je m’étais mariée pour le meilleur et pour le pire ; l’avocat voulait savoir où je trouverais l’argent pour le payer ; et ma mère a dit à mon mari où je me cachais. "

Note

Le titre et les sous-titres de l’article sont des citations provenant du rapport d’étape.