Justice pénale Été 1992

Elle aime à en mourir : le témoignage de Joyce

par Sylvie Boucher, conseillère clinique à la Maison Thérèse-Casgrain

J’ai établi mon premier contact avec Joyce un soir que j’étais en service à la maison de transition. Joyce était entrée en état de crise et s’était précipitée dans la salle de bain. Pendant près d’une heure, nous sommes restées là, assises sur le rebord de la baignoire. Elle pleurait. J’essayais de la consoler et de comprendre. Elle craignait des représailles de la part de son souteneur. Souteneur, drôle de qualification  ! Plutôt dire profiteur, abuseur, exploiteur, car ce gars-là avait tout fait sauf la soutenir. Il n’était pas le seul de cet acabit qu’elle ait connu.

Ce soir-là, Joyce avait décidé de vider son sac. Sa peine et ses pleurs semblaient la mettre en contact avec toute la souffrance qu’elle avait connue depuis son enfance. La violence et l’humiliation qu’elle avait connues prenaient des dimensions qui dépassaient tout ce que j’avais entendu auparavant. Je me sentais impuissante. Son histoire soulevait bien des interrogations. J’étais confrontée à une situation de violence qui me semblait sans issue, ce n’est pas seulement un conjoint violent qu’elle craignait, c’était tout son milieu, le milieu de la prostitution et de la criminalité de rue. La seule façon de s’en sortir, c’était de fuir. Était-elle prête à tout quitter et à s’exiler au loin  ?

La semaine suivant cet incident, je reçois un appel de Joyce. Elle est en larmes, elle a été battue. Je lui demande s’il s’agit de son pimp. Elle me répond que non, cette fois il s’agit de son chum. Elle veut plier bagage et quitter son appartement. Carmelle et moi sautons dans une voiture, ne sachant trop dans quel état nous allions la retrouver. À notre arrivée, je constate avec étonnement que Joyce est déjà dans l’entrée de l’immeuble, tous ses sacs en main. Elle en avait sûrement déjà vu d’autres et des pires. Sur le chemin du retour, elle nous précise les détails de la dispute. C’est en vain que nous essayons de la convaincre de porter plainte à la police.

Quelques semaines plus tard, au moment où je rencontre Joyce pour réaliser cette entrevue, elle m’avoue qu’après nous avoir téléphoné, elle regrettait son geste : " Un moment donné, je l’ai regretté parce que j’me disais d’un coup qu’il revient puis que je suis pas là  ! J’voulais le revoir. "

Quand j’ai demandé à Joyce de me parler de la violence qu’elle a connue, elle a insisté pour que je ui pose des questions car elle n’a pas l’habitude de parler d’elle. Une fois partie, je me laisse entraîner par son récit quasi ininterrompu, parsemé de flash-back. Elle se raconte, elle se questionne, elle s’étonne.

" J’ai pas aimé mon enfance en partant "

Comme bien d’autres femmes qui se retrouvent dans la prostitution, Joyce est issue d’une famille dysfonctionnelle. Très jeune, elle fait des tentatives de suicides et des fugues, pour finir dans le réseau des services sociaux où elle fera le circuit des centres d’accueil. À 32 ans, Joyce n’a pas oublié la violence psychologique et la violence verbale qu’elle a subies dans son foyer. Elle aura connu pire, mais la violence venant d’étrangers fait moins mal que la violence venant des parents. Les mauvais sévices subis à l’enfance ne pardonnent pas, ils laissent des traces profondes.

Joyce : " J’ai été à Notre-Dame de Laval, j’ai été à Hull, j’ai été à St-Domicile, j’ai été à pas mal de places. Je sentais trop un froid entre ma mère pis moi, je me sentais pas aimée. Une fois j’avais voulu me tuer, j’capotais ben raide sur ma mère. Ma mère me traitait tout le temps de retardée mentale, parce que j’en ai des frères qui sont retardés. J’avais été à l’hôpital Ste-Justine parce que j’avais pris ben des pilules, pis là j’ai tombé dansle coma, fait que quand j’me suis réveillée, y’a un psychologue ou un psychiatre qui est venu me voir, y m’a demandé si j’étais prête à m’asseoir avec mon père pis ma mère, pis à passer des examens. Y m’ont passé des examens avec des aiguilles dans la tête. Y’ont donné comme réponse de plus me harceler avec ça, parce que j’étais pas l’enfant retardée, j’étais une enfant bien éveillée, bien intelligente.

" Pis une fois y’avait eu une épidémie de poux à l’école. J’avais pogné ça pis en plein milieu de la nuit, j’avais pleuré pis j’avais été voir mon père pis ma mère pis j’pleurais pis j’disais : Maman ça me pique dans la tête, essaie de faire quelque chose. A m’a pognée, elle était en colère parce que c’était la nuit, a m’a pété la tête dans le lavabo pis j’ai eu 18 points de suture. Je saignais pis toute, pis quand elle a vu le sang, a paniqué encore plus, fait qu’a me battait. En tout cas, elle était copotée j’pense un petit peu.

" Je voulais jamais rentrer chez nous, souvent j’m’attachais aux parents des autres parce que j’avais besoin d’affection. Pis j’disais souvent à mes petites amies : Ça dérange-tu ta mère si je couche ici  ? J’aime ça ici. "

La rue est un cul-de-sac

Les problèmes à la maison ne se règlent pas. Joyce a de moins en moins envie de s’y retrouver. Seule, jeune, naïve, en mal d’amour, elle erre ici et là. Très tôt, elle entre en contact avec des gangs de motards. Pour se faire accepter, elle se livre alors à des jeux sexuels abusifs, elle se refuse, elle est violée. C’est dans ce contexte de violence, d’exploitation et de mépris qu’elle est initiée à la vie adulte.

Joyce : " J’ai commencé à danser à 13 ans. J’étais tannée d’être chez nous. J’me tenais avec des bars de bicycle pis même j’me suis faite pogner souvent par des gars au parc Lafontaine. J’avais été obligée de faire ça dans les petites cabines à côté de la barboteuse. J’m’en souviens comme si c’était hier pis j’pense que j’avais 15-16 ans. On était moé, pis une autre fille, mais elle était arrivée pleine de sang. On est arrivées chez eux pis on s’était cachées de son père, on a embarqué dans le bain toutes les deux, on s’est lavées. Pis on pleurait. Pis là on avait peur de ces gars-là, pis on prenait des pilules tout le temps. On achetait des pilules au parc Lafontaine, 0,25 $ chaque, des bleues pis des goof balls. Moé j’étais tout le temps là-dessus pis je buvais, pis on se battait, pis des affaires de même.

" C’tait dans le temps des Vickings, des Popeyes (gang de motards). Pis moé j’étais tout le temps pognée avec ce monde-là, jétais tout le temps attirée vers c’te monde-là. J’sais pas pourquoi. Mais de toute façon, j’me sentais tellement pas aimée fait qu’on dirait que je m’en foutais t’sé. J’avais peur d’eux autres, mais j’leur parlais pareil. On dirait qu’y a un moment donné j’me suis comme retournée de bord, j’me suis comme endurcie envers c’te monde-là. "

La violence attire la violence

Après la famille et la gang, Joyce se retrouve avec un conjoint violent. C’est pas facile de briser le pattern de la violence quand on n’a rien connu d’autre. De plus, avec son expérience, Joyce s’est progressivement retrouvée à faire de la prostitution. Il n’y avait qu’un pas à faire pour passer de la prostitution informelle où elle échangeait son corps pour un peu d’attention, et la prostitution professionnelle où elle échange son corps contre de l’argent. La prostitution apparaît comme le summum de l’exploitation sexuelle des femmes. Les femmes qui font de la prostitution comme Joyce sont doublement exploitées : physiquement et financièrement. Elles vendent leur corps et doivent à leur tout payer pour avoir une relation intime. En fait, ce qu’elle considère souvent comme une relation intime, c’est ni plus ni moins une relation avec un proxénète.

Joyce : " J’ai été 9 ans avec le père du petit pis y me battait souvent. J’allais travailler à l’Axe sur la rue St-Denis, j’étais souvent maganée, pis je racontais des histoires, là les doormans disaient : Ton histoire d’avoir tombé on y croit pus, c’est des volées que tu manges.

" Une fois y m’avait couraillée avec un morceau (fusil). Tous les gars avec qui j’ai resté y’ont essayé de me retenir, ben me retenir pour quoi  ? Me retenir pour mon argent, t’sé d’après moé, c’est juste ça pis mon cul. J’vois pas d’autres choses. Parce que j’t’une fille quand même quand j’fais de la prostitution, j’fais ben de l’argent, j’faisais des bons salaires, j’faisais des 700-800 $ par jour, pis j’la donne mon argent.

" La plupart des filles que je connais on est toutes des filles que se sont fait battre. Premièrement le proverbe dit : qui se ressemble s’assemble. T’sé la majorité des filles que je connais c’est toutes des filles qui ont passé ce que moi j’ai passé, pis même y’en a qui ont passé pire que ce que j’ai connu, mais c’est quand même assez dur de passer pire que ce que j’ai passé, surtout côté sexe. Je me demande même pourquoi aujourd’hui j’haïrais pas ça.

" Dans le fond de moé j’me dis que c’monde-là c’est des profiteurs. Regarde Marc, Donald, Jean-Paul, c’est tout du monde qui ont vécu avec des prostituées, chus pas la première hein  ! Moé chus molle avec eux autres. Ces gars-là le savent comment tu es, y’ont le contrôle su toé. Sans que tu t’en rendes compte. Ils connaissent ton caractère, dans le fond ils savent que t’appelleras pas la police. Si je leur demande : Pourquoi tu m’aimes  ? - Ben j’t’aime parce que... Leur histoire est déjà faite d’avance. Chus sûre qu’y le disent pas juste à moé, ça, j’t’aime. Y’en a eu ben gros des bébé, ma chérie, ma femme. J’étais avec Marc, pis y’était avec deux-trois autres filles. Lui c’te gars-là y m’a jamais pris mon argent, mais je savais que si je lui en donnait pasj’le perdais une couple de jours. Fait que j’aimais mieux le gâter sur l’argent, pis j’le sentais proche de moé.

" Ce que j’ai pas aimé c’est les gars que j’ai eus pis que je sais pas qu’y profitaient de moé, j’courais après dans la rue, les polices y venaient pis j’disais : Allez-vous en, j’capable de m’arranger avec mes affaires. Le monde en revenait pas de ça. Le monde me voyait passer des fois pis disait : Regarde la malade, elle se laisse battre. J’me fermais la gueule même que j’me sus déjà frappée dans face parce que j’me disais : C’est moé qui est pas correcte  ! Dans l’fond, c’pas parce que c’était moé qui était pas correcte, c’parce que je capotais parce que l’autre était parti. C’est pas parce que j’aime me faire battre, j’aime pas ça me faire battre parce que ça fait mal quand même t’sé. Souvent je l’ai dit : J’t’haïs. Parce que je mangeais souvent des volées. J’disais : toé j’t’haïs mais après ça j’pouvais dire, va-t-en pas, j’t’aime.

La peur du rejet est plus grande que tout

Tout au long de l’entrevue, Joyce répète souvent qu’elle aime ces hommes qui l’ont violentée et exploitée, puis elle confie : " Dans le fond, je l’aimais pas, j’sais même pas c’est quoi l’amour ". Quand je lui demande quels sont les sentiments qu’elle connaît, elle me répond : " La peur je connais peut-être ça un peu ". Sa plus grosse peur, c’est l’abandon.

Assise sur le balcon, par un après-midi ensoleillé de printemps, Joyce fait le bilan de sa vie. Elle songe sérieusement à mettre fin à sa carrière dans la prostitution. Elle a gagné une fortune mais elle l’a passée à entretenir ses amants, et sa dépendance à l’héroïne. Aujourd’hui, elle se sent fatiguée, elle aimerait bien prendre sa retraite. Elle est sur un programme de méthadone et, pour la première fois de sa vie, elle prend conscience de sa souffrance, qu’elle a gelée pendant vingt ans. Ça fait mal et parfois elle voudrait se faire un cadeau en essayant de vivre pour elle-même et en passant plus de temps avec son fils qu’elle a trop négligé. Enfin, elle m’avouait : " J’ai jamais eu un gars qui m’a fait des cadeaux. Des cadeaux j’connais pas ça ". C’est vrai, pas même son ami Marc. Lui, il lui a intentionnellement donné le sida. Non, ce n’est pas un cadeau, c’est un meurtre. C’est l’apogée de la violence  !