Justice pénale Été 1992

Face à la violence, les femmes ont une seule voix !

par Odette Côté, journaliste

80 % des femmes détenues dans les prisons ont été victimes de violence et d’abus sexuel. Une violence qui remonte souvent à l’enfance.

Au moins une femme sur dix est battue par son mari ou par son partenaire.

Cent femmes en moyenne sont tuées chaque année par leur partenaire masculin.

Voilà un bref aperçu des faits touchant la dure réalité de la violence faite aux femmes. Des faits qui parlent d’eux-mêmes et qui ont servi de tremplin dans l’exploration du problème par le Comité canadien sur la violence faite aux femmes.

Les neuf membres du comité ont été " très vigilantes pour aborder toutes les formes de violence et voir les différents points de vue et les différentes réalités des femmes ", de préciser Diane Lemieux, membre du Comité.

" Nous sommes allées au-delà de ce que l’on connaît déjà. Nous avons été extrêmement soucieuses de rejoindre les femmes les plus vulnérables. Nos tournées ont été axées sur les femmes minoritaires : autochtones, handicapées, immigrantes, criminalisées, etc. Nous sommes vraiment allées en dehors du portrait typique de la femme blanche, hétérosexuelle, catholique. "

Interrogée sur son expérience au sein du Comité, Mme Lemieux, déjà bien sensibilisée aux problèmes des femmes par son rôle au sein du Regroupement des centres d’aide et de lutte contre les agressions sexuelles, a spécifié qu’elle avait appris beaucoup.

" Ce fut très intense. J’ai aussi été très touchée. À certains moments, j’avais carrément le goût de brailler. Franchement, c’était même décourageant. "

Elle ajoute du même souffle, pour chasser cette impression négative : " Tout au long de ces tournées, j’ai été partagée. Partagée par le vécu des femmes où l’on constate la souffrance mais aussi la puissance. "

En fait, les membres du Comité se sont retrouvées devant une image fabriquée de femmes faibles tout en voyant des femmes combatives à leur façon. " J’ai vraiment eu un sentiment ambivalent. J’étais triste pour ce qu’elles vivaient mais en même temps, je trouvais extraordinaire tout ce qu’elles pouvaient faire pour s’en sortir. "

Poursuivant son analyse, Mme Lemieux accepte difficilement les écarts qui existent. " C’est choquant de voir les inégalités dans les ressources, le traitement, le système judiciaire ", en faisant allusion aux différences marquées entre le milieu rural et urbain par exemple. " Dans les zones urbaines, les services sont là, même s’ils ne sont pas suffisants. Mais dans les régions rurales ou éloignées, il y a moins que rien. "

Tout au cours de leurs tournées, les membres du Comité ont été confrontées aux sources de cette violence meurtrière à bien des égards. " La violence est un des symptômes les plus destructeurs de l’inégalité entre les hommes et les femmes. "

Pour Diane Lemieux, tout comme pour sa collègue sur le Comité, Ginette Larouche, il est impératif de s’attaquer aux vraies causes, aux racines du mal. " La violence nous empêche d’être nous-mêmes, d’être différentes ", indique Mme Lemieux.

Ginette Larouche, reconnue pour son travail auprès des femmes violentées et victimes de violence, va plus loin en affirmant que " toute forme d’inégalité crée des situations d’abus de pouvoir, place les gens en position inférieure ". Pour elle, il est évident que tant et aussi longtemps que cette situation d’inégalité existera, la violence fera partie de notre paysage quotidien.

Mais en attendant, Ginette Larouche se console en nous faisant part de son observation : " Les femmes ont une seule voix face à la violence, peu importe leur milieu. "

Il apparaît donc primordial de mobiliser les gens pour effectuer un changement profond de la société, à commencer par le système judiciaire qui entretient encore " une attitude paternaliste et sexiste ".

Parmi les autres constatations du Comité, on se doit de mentionner toute l’ouverture à la situation des femmes criminalisées. " Les femmes criminalisées ne sont jamais dans les statistiques de violence conjugale " de rappeler Diane Lemieux qui a été frappée par la situation particulière de ces femmes.

" C’est un paradoxe de voir des femmes désireuses de se priver de leur liberté pour mieux se protéger ", renchérit de son côté Ginette Larouche, qui dénonce un tel état de fait. Voir des femmes voler pour obtenir de la drogue afin de les aider à mieux vivre leur contexte de violence est une autre élément difficile à accepter mais pourtant bien réel.

Les femmes incarcérées : des femmes coincées

Au cours de sa consultation nationale, le Comité a rencontré divers groupes, dont la Société Elizabeth Fry, afin de parler de la situation des femmes ayant des démêlés avec la justice.

On a fait ressortir lors de cette rencontre certaines différences propres au vécu de ces femmes. Parmi elles, notons le recours des femmes à la violence et à l’agir délictuel pour s’en sortir ; la présence de problèmes de consommation d’alcool et de toxicomanie ; un seuil de tolérance de la violence encore plus élevé que les autres femmes ; et surtout l’absence de solutions adaptées à leur situation.

" Les témoignages des femmes criminalisées ont été très clairs quant à leur réalité ", de préciser Diane Lemieux. " Ce serait un exercice fou de dire qu’elles sont plus ou moins touchées ou que leur situation est pire que les autres... " Mme Lemieux en arrive tout de même à une conclusion majeure. " Les femmes incarcérées ont le moins de choix. Elles sont plus coincées pour ce qui est des choix et donc, plus vulnérables. Les solutions sont plus difficiles à voir compte tenu de leurs conditions, notamment la pauvreté dans laquelle elles vivent. "

Pour Mme Lemieux, il est évident que le Comité national sur la violence faite aux femmes s’attardera à la situation particulière des femmes criminalisées pour apporter des recommandations.

À cet égard, notons que la Société Elizabeth Fry de Montréal, très sensible à cette problématique, a proposé quelques éléments de réponse.

On peut espérer que les membres du Comité présenteront quelques-unes de ces pistes de solution dans leur rapport intérimaire.

Ce dernier sera diffusé largement à travers la population afin de non seulement la sensibiliser mais surtout de solliciter des commentaires, des suggestions. Cette phase II de l’opération du Comité national sur la violence faite aux femmes sera axée sur une participation plus grande du public en général. On prévoit organiser des rencontres publiques et des tables rondes pour favoriser la discussion.

Dans le fond, la phase II de l’exercice servira à tester les pistes de solution mises de l’avant par le Comité. À la suite de cette étape, les membres produiront un rapport final qui présentera un ensemble de recommandations et un plan d’action national pour mettre fin à la violence faite aux femmes. Malgré le délai pour le dépôt du rapport intérimaire, on ne prévoit pas retarder la présentation du rapport final fixé pour le mois de décembre 1992.

Il ne faut toutefois pas s’attendre à ce que le plan d’action concerne uniquement le gouvernement fédéral. " C’est une question qui touche l’ensemble de notre société. C’est beaucoup plus large que le gouvernement ", souligne Mme Lemieux. Ce dernier devrait agir comme leader et " donner l’exemple aux autres, mais il est certain qu’il ne pourra faire tout le travail seul ", de conclure Diane Lemieux. On visera donc les institutions, les regroupements, mais aussi la communauté dans son entier.

Rappelons que le Comité canadien sur la violence faite aux femmes est coprésidée par Marthe Asselin-Vaillancourt (Jonquière) et Pat Marshall (Toronto), et compte neuf personnes. Il s’est donné comme mandat de consulter et surtout de recueillir des solutions et des idées afin de proposer des recommandations et un plan d’action national ayant pour but d’enrayer la violence faite aux femmes.

Créé en août 1991 par le gouvernement fédéral, ce Comité a visité quelque 130 localités différentes, rencontré plus de 2500 personnes et groupes et réalisé 608 entrevues.