Justice pénale Printemps 1997

La position globale de la Ligue antiprohibitionniste du Québec

Extrait du mémoire présenté dans le cadre des consultations sur le projet de loi G-7, avril 1994.

Comme son nom l’indique, la Ligue antiprohibitionniste du Québec (L.A.Q.) est opposée à la politique prohibitionniste en matière de drogues du gouvernement canadien et des autres pays signataires de la Convention unique sur les stupéfiants (1961), de la Convention de Vienne sur les substances psychotropes (1971) et de la Convention des Nations Unies sur le trafic illicite des stupéfiants (1988).

La L.A.Q. estime que le prohibitionnisme, qui a pris naissance au Canada en 1908 avec la première loi sur l’opium SC 1908, c. 501, et qui, depuis cette date, est devenu de plus en plus répressif pour atteindre son point culminant avec la "guerre à la drogue" des années 1980 et la signature de la Convention de Vienne de 1988, est un échec complet jetant le discrédit sur les pays démocratiques et débouchant sur une impasse.

La L.A.Q. estime aussi que la politique prohibitionniste est non seulement basée sur des principes hautement discutables, mais elle a aussi des effets pervers tellement dommageables que la "solution est devenue le problème".

La L.A.Q. estime que la consommation de drogues peut représenter un problème de société important lorsque les pouvoirs publics n’assument pas leurs responsabilités.

La L.A.Q. estime que prôner la décriminalisation et la légalisation des substances illicites ne signifie pas en faire la promotion. Elle estime plutôt qu’il faut assumer nos responsabilités étant donné la connaissance que nous avons aujourd’hui concernant les méfaits de la prohibition. La faillite de la répression n’est plus à démontrer. La police et les pouvoirs publics exhibent leur échec quotidiennement en révélant leurs propres informations et statistiques: la production comme les arrestations augmentent mais le nombre de consommateurs est toujours aussi important.

La L.A.Q. constate que ce n’est pas l’accessibilité à un produit qui en favorise la consommation. L’exemple du Québec en matière d’alcool est exemplaire à ce chapitre. En 1978, on est passé de 350 à 12500 points de vente où il est possible de se procurer du vin, de la bière et des alcools forts. Pourtant, le taux de consommation d’alcool n’a pas changé pour autant, car le changement réside dans les produits de consommation: le public a moins consommé de bière, plus de vin mais pas plus d’alcool.

Selon Statistiques Canada, le Québec, la province où les lois sur la vente et la consommation d’alcool sont les plus souples, a le plus faible taux de problèmes liés à l’alcool, selon un nouvel indice qui inclut des données sur la consommation, les infractions aux règlements de la circulation, le temps passé à l’hôpital et le taux de mortalité. (Presse canadienne, La Presse et Le Devoir, 7 avril 1994).

La L.A.Q. constate que la consommation de substances psychotropes n’est pas un phénomène nouveau. Au contraire, il a toujours existé sous une forme ou sous une autre. Ce qui a changé au cours des dernières décennies, c’est la manière dont les États, ou plutôt les gouvernants, ont agi ou réagi à une pratique plus ou moins répandue.

La L.A.Q. constate que des centaines de milliers de personnes sont affligées d’un casier judiciaire pour simple possession de cannabis, avec tous les problèmes qui en découlent.

La L.A.Q. constate que quantité d’autres personnes sont incarcérées pour des délits reliés à la consommation d’autres drogues sans que leurs problèmes de santé ne soient le moins du monde pris en charge par une structure médicale.

La L.A.Q. constate que dans l’approche prohibitionniste, l’alcool et le tabac, par exemple, ne sont pas pris en compte de la même manière malgré le fait "qu’on ne peut pas séparer ces deux types de consommation" (consommation abusive d’alcool, de tabac et d’autres drogues), comme le souligne le Comité permanent de la lutte aux drogues du Québec.

La L.A.Q. constate que cette dichotomie entre les drogues légales comme l’alcool et le tabac, et les drogues illicites comme le cannabis, le coca et l’opium, met en évidence que l’objectif des pouvoirs publics n’est pas le mieux être des individus mais bien de satisfaire les intérêts de divers groupes de pression comme les corps policiers, les grands laboratoires de produits pharmaceutiques, les distilleries et les brasseries, les associations de médecins et de pharmaciens, etc.

La L.A.Q. estime en conséquence que le moment est venu au Canada, de manière rationnelle, réfléchie et pragmatique – en évitant la démagogie et l’émotivité – de mettre fin à la "guerre à la drogue", de faire la paix avec les substances psychotropes en adoptant un régime de contrôle plus souple dont l’objectif serait d’abord de promouvoir et de protéger la santé des citoyens et citoyennes de ce pays, tout en reconnaissant que toute personne majeure au Canada a le droit d’utiliser une substance psychotrope de son choix à des fins récréatives, comme ce droit existe pour l’alcool et le tabac, pourtant les deux drogues les plus meurtrières de la planète.

L’échec de la prohibition

On trouvera dans Drug offences in Canada2 et dans Panic and Indifference - The Politics of Canada’s Drug Laws3 une description historique assez complète de la naissance et de l’évolution du prohibitionnisme au Canada, depuis la première Loi sur l’opium de 1908, adoptée dans un climat de racisme, d’intolérance et de xénophobie, après les émeutes de Vancouver en septembre 1907 dirigées contre la communauté chinoise de cette ville.

Sans entrer dans les détails, il suffit de mentionner que depuis cette date le prohibitionnisme s’est toujours traduit concrètement par des mesures de plus en plus répressives.

Sous le prétexte de lutter contre le "fléau" de la toxicomanie, la doctrine prohibitionniste a donné naissance puis s’est alimentée à son tour à une bureaucratie gouvernementale boulimique. En clair, en voulant lutter contre la toxicomanie, l’État canadien s’est intoxiqué lui-même d’une structure bureaucratique répressive, qui réclame toujours plus de pouvoirs pour lutter contre les conséquences de sa propre politique de prohibition. C’est comme un chat qui court après sa queue.

Il faudra bien un jour faire le bilan détaillé et chiffré de cette guerre thérapeutique, la plus longue guerre du 20e siècle, qui comme toute guerre a fait et fait encore de nombreuses victimes (toxicomanes, policiers, victimes innocentes de la guerre des gangs), pour bien peu de résultats. Car malgré tous les immenses moyens répressifs mis à la disposition des États depuis la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, jamais le marché des substances déclarées illicites n’a été aussi florissant.

Les substances illicites se retrouvent un peu partout dans nos rues, et les forces répressives parviennent à peine à saisir entre 5 et 10% des substances en circulation, au prix de moyens de plus en plus coûteux. Qui plus est, plus la répression contre l’offre est efficace, plus cette offre diminue et plus les prix montent au grand plaisir et profit des trafiquants.

En voulant porter la guerre contre la demande (l’ultraprohibitionnisme ou politique dite de la "Tolérance Zéro"), on viole de plus en plus les libertés individuelles et on crée une inflation judiciaire et pénale, entraînant des coûts considérables pour de bien maigres résultats sur le plan de la dissuasion4.

Car il ne faut pas perdre de vue que les forces guerrières sont considérables et les intérêts à poursuivre cette guerre sont évidents. D’abord, les trafiquants dont le chiffre d’affaires international s’élève selon l’ONU à 500 milliards de dollars. Puis les policiers qui y trouvent argent et pouvoirs et parfois corruption. Les compagnies pharmaceutiques qui ont le monopole des drogues synthétiques. Les distillateurs, brasseurs et compagnies de tabac qui contrôlent le marché des drogues récréatives. Bon nombre de maisons dites de désintoxication qui recrutent leurs clients grâce à la répression. L’appareil judiciaire en général (procureurs de la poursuite et de la défense, gardiens de prison, agents de probation, etc.). Certains médecins qui défendent leur monopole de la prescription. Certains politiciens qui se font les défenseurs de la vertu pour des considérations électoralistes. Et pour finir, la bureaucratie mise en place dans le cadre de la "guerre à la drogue" qui obéit aux lois de la boulimie chronique.

Face à ces guerriers, on retrouve des citoyens ordinaires - en très grande majorité des adultes - dont le seul tort est de consommer une substance psychotrope déclarée interdite par l’État. Ces citoyens sont stigmatisés parce que criminalisés et sont considérés comme des citoyens de 2e classe dans leur propre pays.

Tous ces citoyens et citoyennes du Canada sont clandestins et ont peur de s’identifier pour ne pas perdre leur réputation et parfois leur emploi. La plupart d’entre eux ne sont pas des abuseurs et respectent les droits d’autrui.

Ceux qui abusent ou qui utilisent des substances à forte dépendance physique comme l’héroïne vivent souvent dans des conditions sociales, financières et sanitaires dégradantes. Rejetés par leurs amis et parents, ils le sont aussi par le système de santé qui les forcent à l’abstinence.

Tous ces citoyens et toutes ces citoyennes du Canada sont des êtres humains à part entière et ne sont ni meilleurs ni pires que ceux et celles qui consomment de l’éthanol (alcool), de la nicotine (tabac), de la caféine (café, thé, boissons gazeuses) ou des produits synthétiques divers provenant de l’industrie pharmaceutique. Ce sont d’abord eux qui paient le prix de cette répression aveugle.

Car la "guerre à la drogue" n’est pas dirigée contre des substances ou des plantes. Elle est dirigée d’abord et avant tout contre des personnes en chair et en os. Elle vise des dissidents qui refusent la tutelle de l’État sur les corps humains et la tyrannie de la prétendue majorité "morale".

Principes douteux et effets pervers

Dans Droit de la drogue5, le professeur de droit français Francis Caballeron explique bien les fondements du prohibitionnisme: le fondement moral et le fondement sanitaire et social.

Le fondement moral issu du protestantisme prône l’abstinence et prétend imposer ce modèle de vertu à l’ensemble de la société. Pour ce faire, ces adeptes réclament de l’État des lois contre le vice pour faire triompher la vertu. Ce sont les Robespierre de nos sociétés démocratiques. Ils sont pour la vertu contre le vice et prêts à tout pour imposer la vertu contre le vice. Ce sont les mêmes qui ont imposé la prohibition de l’alcool aux États-Unis en 1919, avec les résultats que l’on connaît6.

Ces gens prétendent évidemment que la majorité a le droit de forcer une minorité à l’abstinence en violant leur droit à l’autonomie personnelle et en instaurant une forme de tutelle de l’État sur les corps humains.

Pour les antiprohibitionnistes, cette thèse est réactionnaire, rétrograde et conservatrice. Elle est inacceptable dans une société démocratique, moderne, civilisée et imprégnée de valeurs libérales. Les antiprohibitionnistes estiment que chaque être humain adulte a le droit inaliénable de gérer sa vie et son corps comme bon lui semble. La seule limite acceptable à ce droit est de ne pas violer les droits d’autrui, c’est-à-dire de respecter l’intégrité de la personne humaine et la propriété privée. Ces règles issues de la loi naturelle ont existé depuis des millénaires avant même l’apparition de la loi écrite et des premiers États.

Si un citoyen adulte – qu’il soit ou non sous l’influence d’une substance psychotrope légale ou illégale – viole les droits d’autrui, il devrait être responsable sur le plan civil et sur le plan criminel et pénal. S’il ne viole pas les droits d’autrui, il ne devrait pas subir les foudres de la loi et être traité comme un criminel.

À titre d’exemple, lorsqu’un citoyen adulte de ce pays possède ou cultive du cannabis, il ne viole les droits de personne. Son acte est un acte objectivement neutre et il n’y a aucune victime qui peut prétendre devant un tribunal que ses droits ont été violés. S’il n’y a pas de victime, il ne peut pas y avoir réparation du dommage causé puisque le dommage est inexistant.

Ceux qui prétendent stupidement que le dommage est causé à la société en général oublient que la société est composée d’abord et avant tout d’individus. Si un acte n’a pas pour effet de violer les droits des individus, comment peut-il violer ceux de la société qui est composée de l’ensemble de ces individus?

Devant cette embûche, la doctrine prohibitionniste tente d’élargir la notion de responsabilité pénale et parle non pas de violation des droits d’autrui mais d’un tort qui est causé de façon globale aux autres et à l’ensemble de la société. Si ce raisonnement était exact – et il ne l’est pas –, on pourrait alors criminaliser tous les comportements qui sont susceptibles de causer du tort aux autres et à la société et, dans ce cas, la liste serait infinie.

À titre d’exemple, une mauvaise alimentation pourrait être considérée comme un acte criminel, puisque cela risque de causer la maladie qui, elle, coûte cher à l’État et donc nuit à la société. Trop travailler et négliger les membres de sa famille pourrait être aussi un acte criminel parce que susceptible de leur causer du tort.

Il ne faut pas oublier non plus que la très grande majorité des actes criminels que l’on retrouve dans le Code criminel sont le fruit d’un large consensus de la population, proviennent la plupart de la loi naturelle et ont pour objectif de protéger l’intégrité de la personne humaine et les biens.

Le prohibitionnisme exige la création de crimes sans victimes, sous le prétexte de protéger la "société" contre un fléau. Ce faisant, il conduit à la violation de l’intégrité de la personne et du respect de sa vie privée, car l’être humain adulte se voit enlever une parcelle de sa souveraineté et perd son droit inaliénable de gérer son propre corps dans le respect des droits d’autrui. On s’attaque également à ses biens parce que les lois prohibitives permettent non seulement la violation des domiciles, mais exigent également la confiscation des biens reliés aux substances interdites.

Ce n’est pas tout. Le prohibitionnisme exige évidemment de s’en prendre au commerce des substances interdites et force l’adoption des peines les plus sévères en droit criminel. Or, quand un citoyen adulte de ce pays reçoit d’un autre citoyen adulte – par achat ou autrement – une substance de son choix, il s’agit essentiellement d’un contrat de nature civile entre deux adultes consentants. Qu’est-ce que l’État vient faire là-dedans?

Si une personne adulte décide d’acheter une substance psychotrope d’une autre personne adulte, cette personne exerce un choix libre de toute contrainte et elle doit assumer les risques qu’elle prend pour sa santé. Les être humains passent leur vie entière à prendre et à assumer des risques jusqu’à leur mort. La gestion des risques constitue l’essence même de la vie, puisque nous sommes tous mortels. Quel mal y a-t-il à vouloir prendre des risques avec sa santé et à les assumer?

D’autre part, si le vendeur fournit à l’acheteur la substance qu’il réclame en toute connaissance de cause, quelle responsabilité l’acheteur doit-il assumer? Aussi, outre la barrière arbitraire de la légalité, quelle différence y a-t-il dans les faits entre un "pusher"-vendeur d’éthanol (alcool) ou de nicotine (tabac) et un "pusher"-vendeur de canabis, de coca ou d’opium?

Toutes sont des substances psychotropes, c’est-à-dire des substances qui, en raison de leur composition chimique, peuvent modifier le fonctionnement d’un organisme vivant par son action sur le système nerveux central et autonome7.

La grande mystification du prohibitionnisme est de confondre l’acte avec le caractère présumément criminel de celui qui le pose. Comme le prohibitionnisme crée un marché noir et que les profits sont mirobolants, il attire la plupart du temps des individus qui, par ailleurs, ne respectent pas l’intégrité de la personne humaine et la propriété privée. Le marché noir regorge de ces délinquants recyclés dans ce marché fort lucratif.

Le prohibitionnisme confond alors le délinquant avec l’acte qu’il a commis et la sentence est proportionnelle à sa "feuille de route". C’est l’image du vilain "pusher". Quand le vendeur respecte par ailleurs les droits d’autrui et qu’il n’a pas d’antécédents judiciaires, on soulève de façon abstraite le tort qu’il a causé à la société et il reçoit généralement une sentence proportionnelle à la quantité. Le prohibitionnisme réclame des sentences calculables en grammes et en kilos!

Le fondement sanitaire et social du prohibitionnisme affirme que l’État a une responsabilité qu’il ne peut abdiquer en matière de santé publique. Cela est indéniablement vrai, mais la L.A.Q. estime que cette responsabilité n’est pas d’interdire mais d’informer et de prévenir. Il ne faut pas confondre la santé avec la justice et la médecine avec la police.

Au moment où l’on se parle, la très grande majorité des budgets de la lutte antidrogue sont consacrés à la répression, avec les résultats que l’on connaît. Quand, pour se donner bonne conscience, l’État entreprend des campagnes de prévention, les budgets consacrés à cette fin sont souvent interceptés par les forces répressives – les policiers se transforment soudainement en spécialistes de la santé – ou on se lance à corps perdu dans des campagnes d’information puériles dans le genre "Dites non à la drogue".

Et c’est ainsi que l’on voit souvent dans les rues de nos villes et sur les routes des panneaux médiatiques qui proclament fièrement qu’il faut dire "Non à la drogue", et qui se retrouvent à côté d’un autre qui affirme tout haut que "La Laurentide, c’est ma bière, je l’ai toujours bue", ou que pour être un "vrai" travailleur, sportif ou jeune, il faut boire de l’éthanol (bière).

La L.A.Q. estime que pour faire de la prévention efficace, il faut informer véritablement les citoyens sur la nature des substances qu’ils utilisent. Dans un contexte de "guerre à la drogue", où tout est émotif et irrationnel et où on assiste à une terrible croisade morale contre le Mal absolu, la véritable information est impossible.

En effet, comment informer véritablement, comprendre sans préjugés ou accepter réellement qu’une personne normale puisse utiliser une substance interdite dans un climat de guerre où il faut haïr le "drogué" désigné comme ennemi? Pour faire de la prévention efficace et sérieuse, il faut d’abord mettre fin à cette guerre, faire la paix avec les substances interdites et les domestiquer.

Les effets pervers du prohibitionnisme sont nombreux et dramatiques. Tout d’abord sur le plan économique, le prohibitionnisme a engendré un marché noir évalué par l’ONU à 500 milliards de dollars à l’échelle internationale. Jamais les organisations criminelles de toutes sortes n’ont eu autant de moyens depuis les débuts de l’humanité!

Point n’est besoin de posséder un doctorat en économie pour comprendre ce qui se passe. Quand un état décide d’intervenir dans l’ordre spontané8 en interdisant la libre circulation d’un produit sur son territoire, cette interdiction rend les conditions de production plus difficiles, dont engendre une diminution de l’offre qui, elle, fait monter les prix.

En ce qui concerne les substances psychotropes, l’interdit, l’accoutumance physique ou psychologique, les conditions stressantes de la vie quotidienne ou tout simplement le goût de l’évasion et du plaisir sont des facteurs stimulant la demande. La rareté de l’offre et l’accroissement de la demande fait flamber les prix. Les substances interdites valent plus cher que l’or!

Ce marché devient extrêmement intéressant et payant pour des investisseurs potentiels. Ces investisseurs, qui peuvent être ou non des personnes déjà délinquantes qui ne respectent pas l’intégrité de la personne humaine et la propriété privée, investissent dans ce secteur d’activités selon le mode capitaliste ordinaire, c’est-à-dire pour le profit. D’où la naissance d’un marché noir.

Ces investisseurs ont, comme dans tous les autres marchés, des contentieux commerciaux entre eux, mais ces contentieux ne peuvent évidemment trouver un règlement par les voies normales de l’arbitrage du système judiciaire puisque ce marché est par essence clandestin. Les contentieux commerciaux se règlent alors par la violence.

Il suffit d’ouvrir les yeux le moindrement pour réaliser que la très grande majorité des crimes commis en matière de "drogue" sont le résultat non pas de la consommation abusive des substances interdites mais de leur prohibition.

Les prohibitionnistes essaient de faire croire faussement que la criminalité est le résultat de la consommation des substances interdites parce que les crimes sont commis alors que les personnes sont soit sous l’influence de ces substances ou parce qu’elles sont en état de privation.

Ce qu’il faut comprendre à travers ce discours, c’est qu’un délinquant qui ne respecte pas l’intégrité de la personne humaine et la propriété privée continuera à le faire qu’il soit ou non sous l’influence de substances psychotropes légales ou illégales.

Par contre, si une personne n’est pas délinquante, elle ne le deviendra pas forcément en consommant du cannabis, de la cocaïne ou de l’opium. Cependant, des citoyens honnêtes peuvent parfois violer l’intégrité de la personne humaine ou la propriété privée sous l’influence de l’alcool-éthanol dont la consommation est tout à fait légale et encouragée.

D’autre part, il est vrai que la consommation de substances créant une forte dépendance physique comme l’héroïne peut entraîner la commission de crimes pour l’achat de cette substance.

La commission du crime est reliée dans ce cas non pas à l’absorption de la substance et à son effet sur le système nerveux central, mais à sa privation et à son inaccessibilité résultant des prix exorbitants dont la cause directe est la prohibition.

Comme au temps de la prohibition de l’alcool aux États-Unis entre 1919 et 1933, la prohibition engendre ainsi le crime qui engendre la répression qui engendre le crime. La prohibition est un cercle vicieux et un piège dans lequel les États se sont lancés tête baissée comme les croisés du Moyen-Âge.

Sur le plan sanitaire et social, la prohibition et la répression, en confinant les consommateurs de substances interdites dans la marginalité, les a exclus des services médicaux et sociaux. Les morts par surdose sont la plupart du temps le résultat de la piètre qualité des produits sur le marché noir et la diffusion de maladies infectieuses comme le sida se transmet entre toxicomanes et vers la population toxicomane, à cause des mauvaises conditions d’hygiène.

Pour ce qui est du judiciaire et du pénal, c’est l’inflation galopante. Toujours plus de dénonciations, de délations, d’arrestations, d’accusations, de procès, de sentences, d’emprisonnements et de prisons. Toujours plus de moyens répressifs sophistiqués (écoute électronique, saisies, perquisitions, filatures, infiltrations, confiscations de biens) et de violations des libertés fondamentales.

Pour ce qui est des ressources humaines, c’est le même phénomène. Une bureaucratie intoxiquée et boulimique se battant pour sa survie et qui réclame plus de moyens, donc plus de pouvoirs et l’apparition d’une industrie de la désintoxication qui exige de l’État une reconnaissance paramédicale et surtout des "gros sous" sous forme de subventions, le tout dans un climat de chasse aux sorcières et de dramatisation provoquée.

Bref, un constat désolant. En résumé, la prohibition transforme le consommateur innocent en coupable. Elle fait la fortune des vendeurs. Elle permet le développement sans précédent des mafias et des organisations criminelles. Elle provoque la violence et le crime. Elle suscite la corruption. Elle force les toxicomanes à la clandestinité et conduit à leur rejet social. Elle entraîne l’apparition sur le marché de produits dangereux comme le crack. Elle crée une inflation judiciaire et pénale et permet la violation des libertés fondamentales. Elle empêche l’information véritable de circuler et rend impossible toute tentative de prévention. Elle conduit les parents à abdiquer leur responsabilité au profit de l’État. Elle crée une bureaucratie boulimique intoxiquée formée de guerriers professionnels qui réclament toujours plus de pouvoirs. Elle coûte terriblement cher à l’État pour des résultats insignifiants. Elle jette le discrédit sur notre société et mine la crédibilité de la règle de droit.

La prohibition est un remède de cheval qui non seulement ne guérit pas le malade, mais ui entraîne des effets secondaires importants, dont le plus terrible est l’accélérer le développement de la maladie.

Note

  1. Loi prohibant l’importation, la production et la vente d’opium pour d’autres fins que celles de l’usage médical, S.C. 1908, c. 50.

  2. B.A. MACFARLANE, Drug offenses in Canada, Canada Law Book, Toronto, 1979, pp. 10-28.

  3. P.J. GIFFEN, S. ENDICOTT et S. LAMBERT, Panic and Indifference - The Politics of Canada’s Drug Laws, Canadian Centre of Substance Abuse, Ottawa, 1991, 639 pages.

  4. Un million de consommateurs de cannabis avoués en 1990 pour 38276 infractions recensées par la police, selon le Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies et la Fondation de la recherche sur la toxicomanie de l’Ontario, Profil canadien: l’alcool, le tabac et les autres drogues, 1984.

  5. F. CABALLERO, Droit de la drogue, Dalloz, Paris, 1989, p. 90 et ss.

  6. 1- Prix élevé de l’alcool de contrebande;

    2- Qualité douteuse avec des conséquences médicales graves;

    3- Absence d’intervention sur le plan de la santé publique;

    4- Criminalité entre trafiquants dont les règlements de compte;

    5- Criminalité pour assurer la consommation;

    6- Le blanchiment de l’argent;

    7- 1000 personnes tuées par les policiers américains;

    8- 75 policiers tués dans l’exercice de leur fonction.

  7. Orientations ministérielles à l’égard de l’usage et de l’abus des psychotropes. Document de consultation. Gouvernement du Québec. Ministère de la Santé et des Services sociaux, 1988.

  8. Voir à ce sujet: F.A. HAYEK, Droit, législation et liberté, P.U.F., Paris, 1973, vol. 1, 191 p.