Femmes en prison Automne 1992

Les femmes de Fleury-Mérogis, en France

par Chantal Lavergne, chargée de cours en criminologie à l’Université de Montréal

La Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis est l’une des plus importantes institutions carcérales de la région parisienne à recevoir uniquement des femmes condamnées à de courtes sentences ou en attente de jugement. Conçue à l’origine pour accueillir une population de 250 femmes, la MAF de Fleury-Mérogis en reçoit actuellement le double, et la majorité d’entre elles y sont en attente de jugement. Ainsi se côtoient dans cet univers carcéral des femmes condamnées à quelques semaines, voire quelques mois, et des prévenues qui entament à la MAF une longue période de détention. La durée moyenne d’incarcération pour toutes ces femmes est de six mois.

Entassées parfois jusqu’à six dans des cellules exiguës, les femmes de Fleury purgent leur peine dans des conditions pas toujours faciles. La vie coûte cher en prison. Depuis quelques années, les femmes doivent acheter elles-mêmes l’essentiel de ce qu’il faut pour survivre décemment : savon, shampooing, serviettes hygiéniques, pâte dentifrice, cigarettes, etc.

Durant l’été 1992, sur les 450 femmes détenues à Fleury, 120 travaillaient dans des ateliers non qualifiés pour des entreprises extérieures. De ce nombre, la grande majorité était justement composée de femmes ne disposant d’aucun soutien de l’extérieur. Les salaires touchés par les femmes sont assez bas, environ 100 $ par mois (400F) à raison de 40 heures par semaine.

Pour celles qui n’ont pas de travail et qui s’ennuient, il reste les activités sportives (deux terrains de sport et une salle de musculation), les activités socioculturelles (peinture, sculpture, théâtre ou musique) ou encore l’école. Pour celles qui choisissent de suivre des cours, l’enseignement offert à Fleury va de la simple alphabétisation (80 % d’analphabètes fonctionnelles ou non) au niveau supérieur. Il existe également quelques cours de formation professionnelle comme la bureautique, la coiffure, le traitement de texte et la dactylo.

Les femmes de Fleury sont à 55 % d’origine française ; l’autre 45 % est composé de femmes d’origine maghrébine ou africaine pour la plupart d’entre elles. Près de 50 % des femmes, françaises ou non, sont mères et chefs de famille monoparentale.

La cohabitation des mères avec leur enfant

La question du maintien du lien entre la détenue et son enfant se pose avec acuité en France, tout comme dans le cas des femmes incarcérées dans les autres pays. En France, la législation permet aux mères détenues de garder auprès d’elles leurs enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge de 18 mois. Passés ce cap, les enfants doivent être confiés à la famille ou aux services sociaux. Pourquoi 18 mois  ? Cet âge limite a été fixé après la Deuxième grande guerre. Les psychologues et autres spécialistes de l’époque estimaient qu’à partir de 18 mois, l’enfant devenait plus sensible aux effets néfastes liés à la privation de liberté.

Chaque année, une trentaine de bébés naissent durant l’incarcération de leur mère. Même si, en vertu de la loi, toutes les femmes incarcérées peuvent garder auprès d’elles leur enfant en bas âge, seule la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis possède l’équipement nécessaire pour les accueillir. La MAF est équipée d’une pouponnière qui peut recevoir, à la fois, 13 femmes avec leur enfant. Chaque détenue dispose d’une cellule pour elle et son enfant. Cette pouponnière, appelée aussi quartier des nourrices, est conçue de façon à permettre aux résidantes de circuler plus librement que dans les autres secteurs de la Maison d’arrêt.

Les femmes qui ont la garde de leur enfant peuvent aussi travailler ou étudier au sein de la MAF. Les enfants sont laissés à la crèche (l’équivalent de nos garderies) le temps que durent les activités de la mère. Celles qui choisissent de se consacrer entièrement à leur enfant sont soumises à un emploi du temps réglé comme les aiguilles d’une horloge : petit déjeuner à 8h ; repas à 12h et retour en cellule à 12h45 jusqu’à 14h ; dîner à 16h45 et, à 18h, fermeture des cellules jusqu’au lendemain.

L’emprisonnement des mères avec leur enfant suscite des interrogations de la part des personnes préoccupées par l’amélioration des conditions de détention dans les prisons. Des organismes s’interrogent sur la légitimité de mettre des enfants en prison. Sur le plan légal, les enfants qui sont tous des innocents ne devraient pas se trouver en situation de privation de liberté. Ce sont des raisons humanitaires qui ont amené les autorités correctionnelles françaises à autoriser les femmes à garder auprès d’elles leur enfant durant l’incarcération. Mais est-ce que cela aide vraiment les femmes et les enfants  ? se demande-t-on. Quel est le moindre mal : l’incarcération des enfants ou la séparation  ?

Il est clair que la réponse au problème posé de cette façon n’est vraiment pas évidente. Certains suggèrent plutôt de trouver une alternative. Dans la ville de Nancy, les mères condamnées à de courtes peines de prison peuvent purger leur sentence le jour, comme si elles se rendaient au travail, et le soir s’occuper de leur enfant à la maison ou dans un foyer d’hébergement. Cette façon de faire, même si elle ne règle pas les problèmes de garde durant le jour, a au moins l’avantage de tenir l’enfant éloigné de l’univers carcéral et de ne pas couper complètement le lien mère-enfant. Il s’agit là, estime-t-on, d’une expérience qui pourrait s’avérer intéressante à développer à une plus grande échelle.

En fait, la recherche de solutions de rechange à l’incarcération des mères avec leur enfant est plus que jamais nécessaire.