Femmes en prison Été 1992

Femmes en prison
Bilan de santé lamentable

par Diane Cadotte, infirmière bachelière au CLSC Ahuntsic et intervenante à la Maison Tanguay depuis 1985.

Tracer le portrait de santé des femmes en milieu carcéral, c’est tracer au crayon gras les caractéristiques de santé des femmes au Québec.

Il est de notoriété publique que ces dernières consomment plus les services de santé et se voient prescrire des médicaments de type tranquillisant dans une proportion deux fois plus élevée que les hommes. Elles décrivent plus facilement leur mal de vivre sans pour autant avoir plus d’aisance à le régler.

Qui sont ces femmes que l’on reçoit au service de santé de la Maison Tanguay  ? Pour la plupart, elles sont le résultat des interventions non réussies par les réseaux extérieurs, tant familial, social que médical. Âgées en moyenne de plus de 30 ans, originaires pour la majorité de milieux socio-économiques défavorisés, issus de familles dysfonctionnelles, peu scolarisées, elles sont aux prises avec des problèmes de violence, surconsommation, drogue, malnutrition, prostitution et MTS.

Les dernières données recueillies par le personnel du service de santé révèlent que les principales raisons de consultation sont, en ordre décroissant : problème respiratoire, dermatologique, musculo-squelettique et digestif.

Mises à part les urgences et les références des intervenants, nous recevons plus ou moins 200 demandes écrites par mois, lesquelles sont traitées dans un délai de 7 jours, dans 92 % des cas. Les statistiques de 1990-1991 dénombrent un total de 7603 interventions.

Mais au-delà de l’image et des chiffres, il y a ces femmes que nous côtoyons quotidiennement : toxicomanes, prostituées, psychiatrisées, victimes de violence et d’abus, engagées dans un processus d’autodestruction quasi irréversible. Elles nous arrivent souvent dans un état de santé lamentable. Fatiguées, amaigries, présentant sur leur corps les traces infectées des drogues injectées à répétition. En sevrage physique et moral de cet amant meurtrier qu’est la drogue.

Chez cette population, on peut estimer à 75 % le nombre de personnes ayant un problème de consommation abusive. La majorité de ces femmes évaluent leur situation comme problématique, voire intolérable. À cet égard, la période de détention peut être un arrêt salutaire, l’occasion de faire le point et de s’orienter vers des recherches de solutions, des thérapies. Une professionnelle spécialisée en toxicomanie offre des services de consultation individuelle et des rencontres collectives de réflexion pour la clientèle toxicomane.

Une autre particularité du milieu carcéral, c’est qu’il s’est vu dans l’obligation de pallier le manque occasionné par la désinstitutionnalisation psychiatrique. Cette clientèle erre dans les rues de Montréal faute d’abris ou de ressources communautaires. En bout de ligne, elle finit par aboutir en prison. Résultat : on judiciarise la psychiatrie.

Selon un relevé de 1987, les principaux problèmes rencontrés sont : psychose, trouble de la personnalité, psychose paranoïde, idéation suicidaire, débilité légère, schizophrénie, trouble affectif, psychose maniaco-dépressive, dépression. Ces personnes ont besoin de soins particuliers. C’est à cette tâche que s’appliquent l’infirmière, l’ergothérapeute et les agents de sécurité correctionnelle du secteur de santé. Les patientes font l’objet de plans de soins, de discussions de cas, et leur suivi est assuré par l’un des deux psychiatres rattachés à l’établissement.

Cependant, malgré les efforts déployés, nous nous retrouvons devant un phénomène de portes tournantes : à leur sortie, l’insuffisance de ressources adéquates nous ramène la même clientèle.

Ces dernières années, une autre problématique touche une partie de la population contrevenante : l’infection au V.I.H. (virus immunodéficiente humaine) et le sida. D’après les dernières statistiques, le taux de personnes infectées s’élève à 7 % chez la population carcérale féminine et grimpe à 13 % chez les U.D.I. (utilisatrices de drogues injectables).

Nous avons à l’intérieur des murs de Tanguay une population à risque élevé, celle-là même qui est priorisée par le ministère de la Santé. Le milieu carcéral demeure un lieu d’intervention privilégié pour agir sur la propagation de l’infection au V.I.H. Jusqu’à dernièrement, nous pouvions bénéficier de la présence et de l’expertise d’une infirmière dans le cadre d’un projet de recherche sur le sida. Le travail colossal de sensibilisation, de conscientisation, d’information fait par cette personne ressource a eu un impact certain sur l’attitude des gens face au sida et de plus, un impact sur leur comportement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la prison. Ce programme de recherche était au cœur même de la vie et des préoccupations de notre clientèle. Malheureusement, en date d’aujourd’hui, la ressource n’est pas renouvelée. Nous sommes en attente d’une réponse, à la remorque des demandes de subvention.

Ignorer un tel programme prépare le terrain à une explosion silencieuse de la maladie chez une population sexuellement active où le partage des seringues est fréquent. À long terme, nous pouvons prédire, sans risque de nous tromper, que les coûts sociaux en deviendront faramineux.

Le service de santé de la Maison Tanguay est un point de services du CLSC Ahuntsic. Malgré de lourdes exigences d’ordre curatif, le personnel infirmier, médical et social ne cesse sa réflexion sur la prévention. Nos préoccupations portent sur la santé individuelle et collective des contrevenantes. Il existe actuellement des programmes variés touchant notamment la nutrition, les soins de santé, la relaxation.

Le défi est de taille, les ressources limitées, la gratification peu évidente. Pourtant, toute l’équipe de santé s’accorde à dire que le pas fait par les clientes durant leur séjour à la Maison Tanguay, même s’il est minime, est un pas vers la responsabilisation. Pour certaines, il se fera dans un délai plus ou moins long, alors que d’autres n’y arriveront jamais. Mais toutes peuvent compter sur nous pour les écouter et les supporter dans leur démarche.