Femmes en prison Printemps 1994

Prévenir le sida: une approche révisée

par Sylvie Boucher, criminologue

Une étude américaine datant de 19871 prévoyait une augmentation du taux de séroprévalence chez les femmes. On y mentionne que les femmes qui sont des utilisatrices de drogues injectables (UDI) comportent le plus de risque, suivi en second lieu des femmes dont le partenaire sexuel est lui-même un UDI. De façon directe ou indirecte, les aiguilles contaminées sont identifiées comme étant la source première de transmission de cette maladie pour les femmes, les nouveau-nés, les prisonniers et les minorités.

Plus près de nous, le Dr Catherine Hankins2 s’est intéressée à la question en menant la première étude auprès de la population carcérale dans un établissement canadien. Un volet de l’étude a été réalisé à l’établissement Tanguay. L’objectif était de déterminer les risques que représentent l’usage d’aiguilles et diverses activités sexuelles pour la séropositivité au VIH chez les femmes incarcérées. L’échantillon comptant 248 femmes a servi de base pour recueillir des informations précieuses. Pour Nathalie Paquette, infirmière qui a effectué les entrevues, ce projet a démontré que les femmes incarcérées ont besoin d’être informées et conseillées. Cela est d’autant plus important, soutient-elle, qu’"il est démontré que les prostituées UDI ne sont pas des utilisatrices des services de santé à l’extérieur. Tanguay, c’est le point de chute de santé, il y en a beaucoup qui viennent régulièrement, aux 3 à 6 mois. C’est à ce moment qu’on fait un Pap test et aussi qu’on fait le dépistage d’autres problèmes de santé".

Comment dire à l’autre : J’suis pas intéressé à prendre ta seringue ?

Parmi cette clientèle marginalisée qu’on retrouve en milieu carcéral, beaucoup de fausses croyances subsistent malgré les nombreuses campagnes de sensibilisation menées à l’échelle nationale par différents médias. Les efforts n’ont pas été vains, estime Nathalie Paquette, puisque des mécanismes de protection ont été mis en place dans les piqueries où il est plus fréquent de retrouver de l’eau de javel. De même, il semble que les prostituées ont tendance à prendre plus de protection qu’avant en faisant l’usage du condom. Mais on est loin d’avoir réussi à éliminer la totalité des comportements à risque. Par exemple, relate-t-elle, on va volontiers utiliser le condom avec le client, mais pas avec le chum ou le client régulier. Ou encore, on utilise le condom, mais on échange la seringue avec son chum ou sa copine. On peut penser que certains messages n’ont pas passé, mais ce qui frappe le plus selon Mme Paquette, c’est "la pensée magique chez les jeunes qui commencent, ceux dont le groupe n’est pas encore infecté, qui ne connaissent personne d’atteint ou qui ont des résultats négatifs. De façon générale, les gens savent assez bien que le VIH se transmet par les relations sexuelles et le partage des seringues, mais ils ne voient pas toujours les risques de leur comportement individuel. Ou encore, ils savent qu’ils courent des risques, mais ne savent pas comment "bargainer", comment dire à l’autre: j’suis pas intéressé à prendre ta seringue".

Plus de services en milieu carcéral

L’étude est venue confirmer la nécessité d’un service spécialisé pour répondre aux besoins et à la demande des femmes incarcérées. Le CLSC Ahuntsic, responsable du département de santé à Tanguay, aimerait assurer un service de dépistage et de counselling et souhaiterait développer le service de façon à rejoindre une plus grande proportion de la population à risque. Jusqu’à présent, les consultations aux fins de l’étude du Dr Hankins ont été faites sur une base volontaire; il serait important de rejoindre tout le monde. Plusieurs stratégies préventives pourraient être instaurées, pense Mme Paquette. Selon elle, il est primordial de mettre à la disposition des détenues un service d’information, mais en plus, on doit aussi prévoir un service offrant le support et les outils nécessaires pour aider et motiver les femmes à changer leurs comportements.

C’est en ce sens que le service de counselling est un moyen efficace pour prévenir la transmission du virus. Car il ne s’agit pas seulement de passer un message, il faut s’assurer qu’il soit bien compris et intégré dans les comportements individuels. Nathalie Paquette insiste sur l’importance d’assister les femmes dans l’exploration de leur mode de vie, de leur permettre de s’exprimer et de prendre conscience de leurs comportements à risque en discutant de leurs habitudes sexuelles avec leurs partenaires ou de leurs pratiques avec les clients. De plus, les femmes doivent envidager la possibilité d’un résultat positif à un test de dépistage et se demander quelle pourrait être leur réaction. Ces précautions sont d’autant plus pertinentes quand les personnes se retrouvent en milieu fermé, privées de leur réseau social, de leur intimité et de leur liberté, comme c’est malheureusement le cas pour les incarcérées. L’importance, pour les femmes qui reçoivent un diagnostic positif, c’est d’abord de gérer leurs émotions et ensuite de savoir quand elles ont été infectées. En plus d’avoir à soutenir les femmes, le rôle de l’intervenante est de prévoir et de faciliter le suivi médical qui pourra être offert à l’intérieur ou à l’extérieur selon la durée de la sentence à purger.

Ce ne sont pas les idées qui manquent, nous dit Nathalie Paquette, c’est l’argent pour assurer et développer de tels projets. Elle déplore notamment le manque d’information écrite et visuelle disponible en prison. Du matériel plus adapté aux particularités de la population carcérale pourrait être distribué systématiquement à leur entrée et à leur sortie. De plus, l’approche de groupe serait un moyen original d’aborder des thèmes relatifs à la sexualité en général, axée sur l’expression de soi, le respect, l’estime de soi, la négociation avec le partenaire, etc. "Le milieu carcéral n’est pas le seul milieu où les rejoindre, mais c’en est un. Elles ne sont pas dans leur milieu naturel, elles sont donc moins gelées, c’est justement le bon moment pour les atteindre et influencer leur comportement."

Quoi de neuf de l’autre côté des barreaux?

À la maison de transition Thérèse-Casgrain, qui reçoit la clientèle en provenance de Tanguay, on privilégie également la prévention selon une approche plus globale. À cet effet, le centre offre à ses bénéficiaires un atelier portant sur le thème de la sexualité et de l’affirmation de soi. Ce projet est réalisé grâce à la participation des sexologues France Laroche et Andrea Doyle, animatrices de la formation qui a débuté en février dernier. Si l’expérience est concluante, il y a des chances de reprise de l’activité.

L’objectif est d’amener les femmes à être maîtresses de leur corps et à prendre conscience du pouvoir qu’elles ont de négocier avec leur partenaire, de dire oui au plaisir et non au danger. Concrètement, l’atelier vise l’acquisition de connaissances et le développement du potentiel des femmes à reconnaître leurs émotions et à les exprimer de façon appropriée. On espère ainsi ouvrir le dialogue et permettre aux femmes qui le désirent d’approfondir des questions plus intimes relatives à la sexualité.

Comment favoriser l’ouverture et l’affirmation chez les femmes qui ont eu peu d’occasions de le faire et/ou, quand elles l’ont fait, ont connu une expérience douloureuse, voire humiliante, parce qu’on ne les a pas écoutées ou pas crues? Leur passage en institution carcérale, où elles sont confrontées à la loi du milieu et à une philosophie correctionnelle, vient souvent renforcer leur méfiance envers autrui. France Laroche, l’une des animatrices du groupe, est néanmoins convaincue que ces femmes ont le goût de s’exprimer et d’échanger, et qu’elles y parviendront si on réussit à mettre en place un climat de confiance. Pour ce faire, on se doit d’établir et de respecter les règles et les limites qui guideront les échanges entre les participantes. Son approche consiste à amener les femmes à identifier les conditions minimales qu’elles doivent retrouver afin d’en arriver à explorer leur univers intérieur et à le communiquer.

Bien sûr, cet atelier doit servir à la transmission de connaissances visant la prévention du VIH et des MTS. Par ailleurs, il faut s’assurer que les participantes ont suffisamment d’estime de soi et de pouvoir pour intégrer ces connaissances dans leur quotidien. Voilà un projet ambitieux dont le concept original et stimulant risque de remuer bien des bibittes!

Références

  1. Josette Mondanaro, "Strategies for Aids Prevention: Motivating Health Behavior in Drug Dependent Women", in Journal of Psychoactive Drugs, vol. 19(2), April-June 1987, pp. 143-148.

  2. Dr Catherine Hankins, Centre d’études sur le sida, DSC Hôpital général de Montréal.