Femmes en prison Printemps 1995

Conserver son identité en milieu carcéral

Un combat contre l’absurde

Entrevue avec une ex-détenue réalisée par Sylvie Boucher

Julie était une jeune femme perturbée sous l’influence de drogues lorsqu’elle a commis l’irréparable qui lui a valu une sentence à perpétuité. Il lui a fallu un mois avant de comprendre qu’elle serait éligible à une libération conditionnelle après dix ans. Elle était enceinte de quelques mois à son entrée et elle a tout fait pour retenir son fils dans son ventre sachant qu’on le lui enlèverait dès sa naissance. La prison a profondément changé sa vie, quelque peu altéré son identité et même effacé des parcelles de son passé. Elle se compare tantôt à une lionne tenue en captivité à qui on a retiré son petit, tantôt comme un robot programmé et inébranlable. Pourtant, elle, qui est demeurée si longtemps cloîtrée dans son mutisme, s’abandonne à son récit qui jaillit en un flot de paroles et d’émotions. C’est dans une ambiance intimiste que j’ai rencontré Julie à la maison de transition Thérèse-Casgrain, à Montréal, où elle séjourne depuis 16 mois en liberté de jour.

SAD 100 16. C’est l’identité qu’a prise Julie lorsqu’elle est arrivée au pénitencier fédéral de Kingston, en Ontario. Sortie depuis plus d’un an, Julie parle de sa descente aux enfers avec grand émoi, et elle espère que le temps guérira ses blessures.

 

Le déracinement

"Quand tu rentres au début, tu es toute bouleversée, tu ne sais pas ce qui se passe, tu entres dans un autre monde, ce n’est pas réel, dehors c’est la réalité. Tu entres, tu ne veux parler à personne, tu es bien renfermée. Tu ne penses pas que tu vas passer à travers."

"L’adaptation la plus difficile, c’est l’isolement. T’es isolée de l’extérieur. Le monde à l’extérieur, il n’arrête pas de tourner, mais toi dans ta tête, ça s’est arrêté là. C’est comme une autre planète, quand tu rentres, tu te sens dépaysée, tu te sens comme un animal qu’on retire de la jungle pour le mettre dans un zoo, de la façon qu’ils agissent. Tu deviens révoltée, agressive, dépressive, tu vis plein d’émotions. Au jour le jour tu t’adaptes, pas parce que tu es forte d’esprit, c’est juste une question de survie."

C’est ainsi que julie nous plonge dans son univers intérieur en parlant à la deuxième personn
comme s’il s’agissait d’une autre qu’elle-même.


"Tu ne te sens plus toi-même, tu te sens juste exister, tu ne vis pas. Un être humain est supposé avoir des choses qui se passent dans sa vie, des sentiments, des hauts et des bas. Tes émotions, tu essaies de les sortir, mais elles rebondissent. Dans la prison, tu perds ton identité, et tu la retrouves seulement si tu veux la retrouver, parce que là, tu es juste un numéro, tu n’as pas le choix, le système est comme ça. Conserver ton identité, ton nom, qui tu es, c’est dur, tu n’es pas chez vous, tu n’as pas ton monde, ta famille, ton environnement. Tu sais en toi-même qui tu es, et tu y tiens, mais il n’y a rien autour pour te le rappeler."

C’est pas du cinéma! Silence on meurt

"La prison, ce n’est pas une réalité, c’est comme dans les films: c’est dur, c’est froid, c’est négatif. Il n’y a rien de bon là-dedans, tu n’apprends pas; la seule chose que tu apprends, c’est à te battre, à être dure, à te couper de tes sentiments. Tu n’as pas le choix, parce que tu en vois s’accrocher, tu vois du sang partout, à la longue, il faut que tu deviennes froid."

"L’isolement, au pénitencier, ça se vit entre des murs de ciment, tu n’entends pas le trafic des autos, ni les enfants jouer dans la cour d’école, tu perds la réalité de tous les jours. L’être humain a besoin de nouveau, d’input, d’information. Dans la société, à travers le monde, il y a toujours du nouveau, il y a une évolution; en dedans il n’y en a jamais, jamais, jamais. Les choses nouvelles, tu les vois à la télévision."

"L’isolement fait en sorte que tu ne peux pas vraiment ouvrir ton cœur là-bas. J’ai été en Ontario pendant six ans et demi, il y a six filles qui sont mortes — ça fait une par année — et toutes à cause de dépression. C’est pire que pour les hommes parce que les femmes ont des enfants. L’attachement de la mère avec son enfant, tu le perds. Mon fils, je l’ai eu pendant que j’étais en prison, et le lien mère-enfant, je l’ai perdu, il a été coupé. Je l’ai retrouvé il avait huit ans, ça va bien, mais en dedans de mon cœur, je sens que ça m’a été enlevé."

L’imaginaire: seul échappatoire pour fuir la réalité cauchemardesque de l’enfermement

"J’ai appris à faire le vide; à la longue, tu l’apprends de toi-même. Le soir, à 11 heures, les cellules se referment. Moi, je rentrais toujours au moins une heure à l’avance pour décompresser. Je fermais la porte pour me couper du bruit... t’entends tout (t’entends même ta voisine aller aux toilettes). Il faut que tu aies quelque chose qui te fasses te concentrer sur la réalité. C’est dur de faire du temps comme ça parce que tu gardes la tête dehors."

"Ça serait plus facile si tu allais en prison et que tu te coupais de tout ton monde; tu ne voudrais plus les voir, tu ne voudrais plus de visite, tu dirais à ton chum: Trouve-toi une autre femme parce que ça n’a pas d’allure, j’ai mon temps à faire! Tu coupes tout. Alors là, tu embarques dans le rythme carcéral, et le milieu, tes chums, ça c’est ton petit monde. Tu vas à la disco, au bingo, tu ne penses plus à dehors. Ce n’est pas dur, tu es là, tu te fais un monde, tu t’adaptes. N’importe quel bébé que tu amènerais à Hong Kong, même si c’est un noir, il parlerait le chinois toute sa vie; il va s’adapter. Autrement, en gardant la tête dehors, tu souffres, t’as de la peine, tu t’en veux, c’est plus dur, mais c’est la seule façon que tu deviennes maître de ce que tu sens, c’est toi qui contrôle ça."

"J’avais un rêve éveillé, et c’était toujours le même, je le fais encore, mais moins souvent. Je me vois sur le bord de la mer, dans le sud, avec mon enfant et mon chum, c’est toujours la même chose, mais là on est vieux, et on n’a pas de tatous, et on est clean, et rien de tout ça n’est arrivé dans mon rêve. C’est comme une vision. Je fermais mes yeux et je le voyais, je le sentais quasiment, je sentais l’air et le vent, j’allumais ma fan [éclats de rire]. Tu te fais des illusions, des rêves, tu n’as pas le choix. Dans ta tête, dans ton esprit, tu te projettes dans une autre place, comme un voyage astral. Tu te projettes, et tu te dis qu’il faut que tu restes pour ça. Moi, si je n’avais eu personne, ça n’aurait pas été long, je serais sortie les deux pieds devant, j’en suis sûre. Avant, je n’étais pas quelqu’un qui aimait la vie."

Julie trahit ses instincts suicidaires, mais comment conserver le goût de vivre quand tout s’est éteint autour, et que la seule lueur d’espoir est si loin qu’on n’arrive plus à la percevoir, même en se concentrant très fort. L’image combative que projette Julie contraste avec la jeune femme sensible qu’elle nous révèle.


"Côté identité, tu deviens mêlée, il faut que tu te forces pour rester toujours toi-même parce que tu as toujours des points noirs autour de toi, c’est du négatif tout le temps. Il ne faut pas que tu te laisses embarquer, sinon tu deviens dépressive, surtout lorsque tu as longtemps à faire. Ça n’a pas d’allure, le monde continue à rouler dehors. Côté affectif, des fois, tu deviens froide. Ta vie est déchirée comme un papier puis éparpillée partout. Non seulement tu fais ton temps et tu as de la misère, ta vie au complet est bouleversée quand tu es en dedans, et quand tu ressors aussi."

Quand la douleur, la souffrance et la frustration deviennent trop intenses, il faut trouver des moyens pour extirper le mal

"Dehors, je m’entraîne, mais ce n’est pas du tout la même affaire; là-bas ça n’avait pas d’allure, j’avais 28 de taille et 14 1/2 de bras, pour une fille c’est très gros. Ma psy me disait parfois: "Mon Dieu, il fallait bien que tu te défoules!" Tu pousses, tu pousses et tu penses à toutes sortes de choses, ça te calme. D’un autre coté aussi, si jamais il arrivait quelque chose... les petites gangs, les petites cliques ne venaient pas m’achaler. Parce que tu ne peux pas te laisser piler sur les pieds, le monde est cruel, il a besoin de victimes pour se défouler. L’entraînement, c’est un moyen d’évasion, ça enlève la frustration et ça donne une bonne forme."

L’héritage carcéral: les tatouages

"Tu as besoin de quelque chose qui t’appartienne, parce qu’en dedans tu ne possèdes plus rien, tu as ton linge et c’est tout. Il y en a qui se défoulent sur les tatouages comme je l’ai fait. J’ai des choses écrites, c’est ma sœur, mon chum, mon fils, et, ça ils ne peuvent pas me les enlever. D’un côté, ça t’aide à te rappeler, mais d’un autre côté, c’est une souffrance physique qui t’enlève le mal du cœur. Le mal interne fait moins mal dans ce temps-là, ça distrait, ça te fait quelque chose de différent, et c’est beau. Là tu n’arrêtes plus, tu es toute barbouillée."

"Pour moi, ç’a été mon identité parce que j’ai bien des chose qui sont écrites. Si tu remarques les dessins, ce sont des symboles de liberté, comme le cheval, j’ai eu des chevaux depuis l’âge de quatre ans. J’ai un papillon avec le nom de mes deux sœurs. Une fleur... pour garder un petit côté féminin j’imagine, parce que tu ne te promènes pas en jupe, ni en talons hauts. Ça, c’est une chauve-souris, je ne sais pas pourquoi je l’avais faite celle-là... parce que je l’aimais. On disait que c’était la chauve-souris du diable, et regarde, j’ai plein de marques sur ce bras-là. Ça, c’est Harley Davidson, mon jeune temps. Ici, c’est un petit bonhomme, il a un missile dans les mains. Là, c’est un scorpion, c’est mortel quand ça te pique. J’en ai d’autres sur les pieds, dans l’oreille, partout."

"C’est physique. Tu entres dans un monde où rien n’a de sens, il faut que tu te distraies d’autres façons. Les tatous c’est de la mutilation, tu enlèves le mal dans ton cœur, tu le mets physique. Encore là, tu ne fais pas ça dehors, tu as d’autres moyens, des solutions positives. Veux, veux pas, tu te retrouves au pied du mur avec des situations qui sont fortes, tu essaies de dealer avec des choses, mais tu as déjà le cœur gros face à ta situation d’isolement et de coupure avec le milieu. Alors quand il arrive quelque chose, tu n’as pas la pleine capacité d’y faire face avec les bonnes solutions."

Comme un livre illustré, julie raconte ses rêves, ses amours, sa jeunesse... Les cicatrices de son avant-bras marqué par la chauve-souris du diable racontent une autre histoire, moins agréable: celle de la souffrance, de la solitude et surtout de la culpabilité. Le degré et la fréquence de sa douleur se calculent au nombre et à la profondeur de ses stigmates. Elle estime qu’elle s’est punie plus sévèrement que ne l’a fait le système judiciaire.


Au fil des années, on perd le contact avec la réalité. Le réel et l’irréel se confondent. Et la confusion s’installe.

"Après huit ans, dehors c’est comme un autre monde, contraire à celui de ton arrivée en dedans. C’est ça le plus bizarre. Quand tu entres, tu réalises qu’il n’est pas réel, ce monde-là. Quand tu ressors, t’es toute perdue. Par exemple, au restaurant, je me lève, je prend mon assiette, je mets mes ustensiles dedans, je m’en allais porter ça... je me suis sentie nounoune, je n’étais même pas capable de commander quelque chose. Tu es comme un robot, ils t’appellent pour souper, le souper est là, si tu n’en veux pas, tu ne manges pas. Tu es aux toilettes, ils font le compte, ils entrent. Tu n’as plus de privé. Tu n’as plus rien. Il en a qui sont capables de faire le temps, ils ressortent, ils font une dépression, ils retournent en dedans."

À cheval entre deux mondes... réapprendre à vivre

"Tout est vite. Seulement faire le plein d’essence, je ne savais plus comment parce que c’est digital; tu te sens nounoune, tu es plus dure pour toi-même parce que tu te ne trouves pas intelligente; dans le fond, tu n’as jamais vu ça. C’est comme si tu arrivais de Mars, tu penses que tout le monde te regarde, tu deviens parano. Quand je suis sortie, ça m’a pris une semaine à dormir parce que ma porte de chambre n’était pas verrouillée, je ne me sentais pas en sécurité, alors que les premiers temps en prison, je me sentais étouffée. Tu t’habitues, tu n’as pas le choix."

"Quand je suis sortie, j’avais de la misère à sourire, mes muscles faciaux étaient en grève. C’est un autre monde, une autre planète, tu ne peux pas le savoir tant que tu n’y es pas allé, et quand tu y es, tu te sens minuscule, comme un grain de sable, lancé dans une montagne de sable; tu essaies de te retrouver parmi tous les grains de sable. Ce n’est pas facile à vivre. Moi, ça va me prendre quelques années pour en revenir. Tu ne reviens pas toi-même, tu reviens pire ou meilleure. Pire, t’es encore là; meilleure, tu essaies de faire ton cheminement dehors, mais tu en arraches."

À la recherche du temps perdu

"En sortant, il faut que tu bouges, que tu te promènes, tu ne peux pas rester là à rien faire, c’est long une heure. Il faut que tu vois par toi-même tout ton passé, tes traces, tes places, que tu repasses là, tu reprends les mêmes routes que t’avais l’habitude de prendre: où j’ai grandi, où je faisais du cheval, où je faisais de la moto. Tu as besoin de réactiver ta mémoire, tu n’as pas oublié, mais c’est un peu effacé. Il faut que tu revois, que tu remettes les choses en place pour refaire la mémoire de ta vie. Même là, il me manque de gros morceaux, il y a beaucoup d’affaires dont je ne me souviens pas."

Le début de la fin

"Dehors, la terre est sèche. Il faut que tu recreuses un trou. Mais, ta place, tu ne la veux pas tout de suite, parce qu’il y a beaucoup de responsabilités autour, et qu’en dedans tu n’en a pas; tu as donc besoin de tâter pas mal avant de creuser ton trou, tu tâtes partout. À un moment donné, tu te sens bien, tu entres dans le décor, tu prends des décisions. Tu n’as jamais de décisions à prendre en dedans, tu n’as pas de responsabilités, ou plutôt les seules responsabilités que tu as, c’est de dormir quand tu t’endors et de te défendre si quelqu’un veut t’attaquer. Là, j’ai quelques racines dans le trou. Je suis en train de mettre la terre par dessus. C’est dur, toutes ces émotions, c’est dur pour la tête, c’est toi qui dois avoir le contrôle. Moi, je me disais toujours: Je ne les laisserai pas contrôler mon attitude."

"Je trouve la vie pas mal plus facile dehors. Je me sens en sécurité, et je suis capable de donner de la sécurité à mon gars, je suis capable de prendre des décisions sans avoir à demander à mes proches si c’est correct. Au début, tu n’es pas sûre, tu ne veux pas faire de gaffes, tu as besoin d’avis, de quelqu’un pour t’aider, de quelqu’un qui t’écoute parce que tu as trop mal en dedans."

"C’est une vie pas mal dégueulasse. Aujourd’hui je l’aime, je n’ai jamais pensé que ce jour-là était pour arriver, je ne pensais même pas à ça parce que je ne le croyais pas. Parce que je pensais que j’étais pour... Zip! J’avais ça dans la tête. Mon père voulait que je me fasse avorter tellement il me connaît. "Qu’est-ce qu’il va faire cet enfant-là plus tard, seul?"" J’ai dit: "En tout cas, si je pars de ce monde-là, je vais laisser ma trace sur la terre. T’es calculé mort en partant".

"Je pensais que ma vie finirait là en partant, j’avais 20 ans. C’est dur."

Cette entrevue a été publiée dans le livre Identité territoriale, publié par Langage Plus en 1994. On peut se procurer cette publication rassemblant les réflexions de dix-huit auteurs de disciplines et spécialités différentes en téléphonant au 418-668-6635.