


| Des crimes et des femmes |
Printemps 1999 |
Rapport du Protecteur du citoyen sur les Services correctionnels du Québec
La situation des femmes détenues
par Nathalie Duhamel
Extrait du rapport
Le rapport du Protecteur du citoyen sur les services correctionnels du Québec,
publié en janvier 1999, sattarde un peu sur la situation des femmes
détenues et de ce fait mérite que nous commentions.
Rappelons quil existe deux établissements provinciaux de détention
pour femmes: celui de Tanguay dans la région de Montréal, ainsi
que le secteur féminin du centre de détention de Québec.
Même si les plaintes en provenance des femmes incarcérées
sont beaucoup moins nombreuses, la majorité sont reliées aux soins
de santé; les femmes jugent ces soins déficients ou mal adaptés
à leurs besoins particuliers. Elles se plaignent de ne pas avoir accès
à des visites du médecin, de non-considération du diagnostic
de leur médecin traitant, ou encore de non-respect des ordonnances médicales.
Quelques femmes se sont plaintes aussi davoir perdu leur enfant en détention,
faute de soins appropriés. Dans cette dernière situation, aucune
plainte na pu être retenue comme étant fondée.
Le rapport du Protecteur du citoyen souligne que le taux de plaintes fondées
est généralement, chez les femmes, inférieur au taux moyen
de plaintes fondées dans lensemble des établissements.
Peu de femmes sont incarcérées par rapport au nombre dhommes
qui le sont. Il y a 116 places à la Maison Tanguay et 46 au secteur féminin
du centre de détention de Québec. Il y a aussi quelques places en
régions dans les centres pour hommes, occupées le plus souvent par
des prévenues, et parfois des détenues.
Comme elles ne peuvent côtoyer les détenus masculins, elles sont
logées dans des secteurs à sécurité maximum. Elles
sont donc privées davantages dont les hommes, dans la même
situation, bénéficient.
Néanmoins, les problèmes et problématiques concernant les
femmes incarcérées sont différents : nature des délits,
histoires familiales, problèmes de santé et dépendances particulières
ne peuvent être traitées de la même façon quon
le fait avec les hommes incarcérés.
Dans le passé, la détention féminine, notamment à
la Maison Tanguay, a donné lieu à des pratiques abusives de la part
de certains membres du personnel, à tel point que cela a dû faire
lobjet dune enquête et de mesures correctrices sévères.
Le rapport du Protecteur nous apprend quen novembre 1997, une détenue
du centre de détention de Québec sest plainte au Protecteur
du citoyen pour avoir été déshabillée de force par,
et en présence de, deux policiers de sexe masculin et de deux agentes.
Elle avait été lobjet, lors de son admission pour incarcération,
dune fouille à nu en présence des deux agentes. Mais quelques
minutes plus tard, en état de crise, elle était placée en
réclusion. Cest alors quon a procédé au déshabillage
de force. Ces événements ont eu lieu la nuit.
Lenquête a révélé quil arrive fréquemment
à ce centre que les deux agentes en poste la nuit ou les fins de semaine
doivent faire appel à dautres personnes pour les aider lorsquune
personne incarcérée est intoxiquée, désorganisée
ou en état de crise. Les personnes qui prêtent main-forte ne sont
pas nécessairement des femmes; ce peut être un homme et une femme,
le plus souvent deux hommes.
Devant cette pratique, inacceptable parce que contraire à la loi et au
respect de la dignité humaine, le Protecteur du citoyen est intervenu en
demandant que cessent immédiatement de telles fouilles à nu par
un ou des agents de sexe opposé, y compris en situation dite durgence.
Ladministrateur du centre concerné a effectué un rappel sur
le caractère inadmissible de fouilles à nu par une personne de sexe
opposé et a indiqué la procédure à suivre en cas dinsuffisance
de personnel du même sexe. Le Protecteur du citoyen demandait aussi que
des mesures réparatrices soient envisagées dans le cas de la personne
concernée. À la suite dun premier refus, de nouvelles représentations
ont permis de dédommager lex-détenue pour un montant de 1500$.
Si le ministère a pris les mesures qui simposaient alors pour corriger
une situation qui était devenue critique, il est maintenant temps denvisager
la détention féminine suivant une approche spécifique. De
lopinion du Protecteur du citoyen, le ministère tarde à se
préoccuper des problématiques particulières aux femmes incarcérées,
lexemple le plus symptomatique étant lintention quil
a annoncée dintégrer la gestion de la Maison Tanguay à
celle de létablissement de détention de Montréal (Bordeaux),
qui est une détention masculine. Pour des raisons de commodité administrative
ou financière, le ministère fait léconomie dune
réflexion, pourtant nécessaire, sur les caractéristiques
de la population carcérale féminine de même que sur les orientations
et méthodes dintervention particulières à son endroit.
Le Protecteur du citoyen recommande dans son rapport que, afin de tenir compte
de la problématique particulière de la détention de la population
féminine, le ministre de la Sécurité publique :
- abandonne le projet de joindre ladministration de la prison de Tanguay à
celle de Montréal (Bordeaux);
- procède à une évaluation exhaustive des besoins spécifiques
des femmes incarcérées pour mieux adapter les méthodes dintervention.
Lopinion du ministre
Pour le ministre de la Sécurité publique, la situation est paradoxale.
Alors que la criminalité continue de chuter, la société québécoise
emprisonne pratiquement toujours autant! « Cette situation me laisse songeur
et mamène à constater que la solution aux problèmes
observés en milieu correctionnel ne passe pas nécessairement par
lajout de ressources supplémentaires, mais peut-être davantage
par une responsabilisation et une sensibilisation accrue de lensemble de
nos partenaires uvrant en matière de justice pénale à
la réalité correctionnelle ainsi quaux enjeux de société
qui en découlent », a affirmé le ministre.
« Comme société nous avons fait des choix au cours des dernières
années, et lun deux consiste à favoriser le plus possible
le recours aux mesures alternatives à lincarcération et aux
mesures de réinsertion sociale. Cest à mon avis la meilleure
façon, sinon la seule, dassurer à lensemble de la population
une protection qui soit durable », a soutenu le ministre.
Les problèmes soulevés par le Protecteur du citoyen sont, pour la
plupart, loin dêtre nouveaux. Certains, comme lévaluation
de la clientèle correctionnelle, lencadrement en milieu ouvert, laugmentation
des mesures de sécurité à lendroit des agents correctionnels,
les suicides en détention, ainsi que, plus récemment, la gestion
des absences temporaires et la réévaluation de lapproche préconisée
en matière de détention de la clientèle féminine,
ont déjà fait lobjet dune réflexion au ministère
de la Sécurité publique et parfois même donné lieu
à lidentification de solutions avant même que le Protecteur
ne commence son enquête.
Dautres problèmes, par contre, comme la drogue en prison, les services
de santé, lhébergement des détenues éprouvant
des problèmes de santé mentale, lamélioration des conditions
de détention, le traitement des plaintes, la gestion disciplinaire, laugmentation
des activités en matière de travail, de formation et de loisirs,
nécessitent non seulement la poursuite ou le début dune réflexion
particulière de la part des autorités correctionnelles, mais surtout
lapplication dans les plus brefs délais de correctifs appropriés.
Lopinion du CSF
Pour le Conseil du statut de la femme, sur la question de la détention
féminine, la principale constatation qui ressort de ce rapport est que
le Québec est encore loin davoir établi ou traduit dans les
faits une politique cohérente en matière de détention féminine.
La nature des plaintes signalées dans le rapport se rapporte souvent à
une absence encore manifeste de prise en compte de la spécificité
de la population féminine incarcérée, que ce soit en matière
dhygiène ou de santé, de formation ou de droit à un
traitement équitable.
Il est aussi préoccupant de constater quaucune politique nexiste
pour les administrateurs de centres régionaux pour hommes qui accueillent
des femmes prévenues et détenues. Lintégration des
femmes dans des établissements pour hommes comporte des risques majeurs
de glissement en situation de crise ou dans un contexte de restriction budgétaire,
tel que nous le vivons depuis quelques années. Même si la population
féminine en détention est minoritaire et que cette population est
très peu nombreuse, nous ne pouvons faire léconomie des droits
des contrevenantes et du traitement équitable qui leur est dû.
Déjà en avril 1997, dans une lettre au ministre de la Sécurité
publique dalors, le Conseil avait abordé la question de laugmentation
de la durée des séjours de femmes prévenues et détenues
dans des établissements régionaux dont la vocation première
est la détention masculine. Le Conseil notait également quaucune
politique concernant la gestion des femmes détenues dans les établissements
pour hommes nétait disponible. De plus, cinq ans après la
fermeture de la Maison Gomin et le transfert des femmes en détention au
Centre de détention de Québec - secteur féminin, donc après
cinq ans de gestion de femmes détenues dans une institution pour hommes,
aucun bilan nétait disponible de cette expérience, une première
au Québec.
Lincident signalé dans le rapport du Protecteur au sujet dune
détenue du secteur féminin du Centre de détention de Québec
qui sest plainte davoir été déshabillée
de force par, et en présence de, deux policiers de sexe masculin et de
deux agentes semble aussi un signe dune lacune au plan de la définition
de méthodes dintervention spécifiques pour les femmes, que
ce soit dans des établissements de détention pour femmes ou dans
des établissements de détention pour hommes. Pourtant, il y a trois
ans, à la suite de la violente confrontation à la prison des femmes
de Kingston, le rapport de la commission denquête présidée
par la juge Louise Arbour, comportait déjà des recommandations quant
aux conditions de détention des femmes, à la spécificité
des services et au mode de gestion qui devait prévaloir.
La gestion des femmes détenues soulève non seulement des questions
du droit des contrevenantes à un traitement équitable et à
la prestation de services appropriés à leur situation, mais aussi
celles du recours modéré à lemprisonnement et de la
spécificité de la criminalité féminine. Les femmes
doivent bénéficier de cette politique dun recours modéré
à lemprisonnement, et toutes les mesures de rechange doivent être
envisagées. Dailleurs, les femmes condamnées admises en détention
le sont principalement pour des délits mineurs.
Le Conseil réitère donc son appui et son intérêt à
lintention des Services correctionnels du Québec qui entendent formuler
une proposition dun nouveau mode de gestion et de prestation de services
à la clientèle féminine. Cette proposition sera basée
sur une évaluation des besoins et des caractéristiques spécifiques
de la population féminine incarcérée et devrait inclure des
directives précises quant au traitement des femmes dans les établissements
régionaux pour hommes si une telle pratique est maintenue.