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Pourquoi l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec dit non à une prison privée

Par Johanne Vallée
Directrice générale
ASRSQ

Au printemps dernier, lorsque les médias ont fait allusion à la possibilité de recourir à un partenariat public privé pour la construction de nouvelles cellules, nous avons très honnêtement cru qu’il s’agissait d’une fausse rumeur. Malheureusement, le tout s’est confirmé lorsque la Direction générale des Services correctionnels du Québec a annoncé la mise sur pied d’un comité chargé d’étudier 3 scénarios qui sont les suivants :

Le premier prévoit la privatisation du financement, de la conception, de la construction et de l’entretien du centre. Le second ajoute la privatisation de certains services auxiliaires, tels la cafétéria, la formation, les ateliers de travail. Le dernier scénario ouvre la voie à la privatisation de l’ensemble des activités, dont la surveillance, sauf pour les activités engendrant l’usage de la force et de la discipline. Dans ce scénario, la gestion des sentences reste entre les mains du secteur public, à travers un chef de conformité. Cependant, l’exécutant demeure le secteur privé. Pour ces 3 scénarios, il y a un vérificateur public.

Le conseil d’administration de l’ASRSQ a donc réuni un groupe d’experts bénévoles pour étudier la question. Au sein de ce groupe de travail, on retrouve une variété de compétences touchant à la fois au droit et à la criminologie. Ainsi, le comité est composé d’universitaire, de représentant du milieu communautaire et de dirigeants retraités du milieu correctionnel.

Avant même de s’interroger sur la pertinence et la valeur de la contribution du secteur privé à but lucratif dans le domaine correctionnel, le comité a posé une question : le Québec a-t-il besoin d’un nouvel établissement de détention?

Pour répondre à cette question, plusieurs statistiques ont été prises en compte. Le tableau, ci-joint, trace un portrait assez complet de la situation. On note que malgré la fermeture, en 1995, de 5 centres de détention, la capacité cellulaire des Services correctionnels s’est accrue, et ce, même si on constate une baisse constante de la population carcérale, à l’exception des 2 dernières années. On constate également que le nombre d’admissions en détention est passé de 64 320, en 1993-1994, à 40 543 en 2003-2004. Le nombre de personnes prévenues a également diminué de manière considérable. Une légère hausse est notée pour les 2 dernières années, laquelle est peut-être attribuable aux opérations contre le crime organisé. Lorsqu’on examine le nombre de personnes condamnées, la baisse est aussi très significative et constante. D’ailleurs, la proportion de peine avec sursis a augmenté depuis la mise en vigueur de cette mesure, passant de 11 % en 1997-1998 à 16 % en 2000-2001, tandis que celle des peines d’incarcération a chuté de 70 % à 56 % et celle des peines de probation est passée de 19 % à 29 %. Combinés aux facteurs liés au vieillissement de la population et à la décroissance de la délinquance, les conclusions de notre analyse au sujet des places en détention nous semblent toujours pertinentes. Le Québec n’a pas besoin d’ajouter de nouvelles cellules. Tout au plus, le Québec doit rajeunir certaines cellules.

Par la suite, le comité a entrepris l’examen des expériences en cours dans plusieurs pays et celle de l’Ontario avec la prison de Penetanghuishen. Conscient que la réalité budgétaire du Québec constituait un motif important dans le choix éventuel du gouvernement de développer un partenariat avec le secteur privé, le comité a examiné les études sur les bénéfices économiques entourant la gestion privée des établissements carcéraux. Les recherches les plus récentes mettent sérieusement en doute les bénéfices escomptés. Tant les études du Federal Bureau of Justice des États-Unis, menées par Scott Camp et Gerald Gaes, que celle de Stephan Nathan, de grande Bretagne[1], mettent en doute ces bénéfices. Les gouvernements n’en auraient donc pas pour leur argent.

De plus, la logique du secteur privé, qui mise sur la rentabilité, crée un obstacle de taille à la saine gestion de l’établissement. Le ratio employé\détenu est inférieur à ce que l’on retrouve dans le secteur public. La formation du personnel est également déficiente. Ces situations entraînent donc des problèmes importants au niveau de la sécurité du personnel et des détenus. Les agressions sont plus nombreuses dans ces établissements.

La qualité des services est aussi remise en cause. De même que le respect des différents droits des détenus. Bref, cette logique de rentabilité économique affecte l’ensemble des opérations carcérales et la vie des individus qui y travaillent ou y séjournent[2]. Nous avons constaté que la privatisation des prisons est souvent accompagnée d’une augmentation du recours à l’incarcération.

L’ASRSQ s’est également interrogé sur les enjeux éthiques et légaux, notamment au plan du processus d’imputabilité. Notre analyse démontre également de nombreuses lacunes. L’avocate australienne Amanda Georges note que les rapports des entreprises privées sont souvent incomplets et qu’il est difficile d’obtenir les informations sur les conditions de vie des détenus.

Lorsque nous avons discuté avec la présidente du Comité des citoyens contre la prison privée à Penetanguishene en Ontario, celle-ci faisait écho aux commentaires d’Amanda Georges. Son groupe est très préoccupé par la sécurité du personnel et des détenus. Il semble une fois de plus que la qualité des services soit nettement inférieure à celle des établissements publics. Alors, pourquoi les gouvernements semblent-ils s’y enclin à recourir à l’entreprise privée pour gérer les établissements de détention?

Au Québec, le principal motif semble économique. Le gouvernement a peu d’argent et en faisant appel au privé, il n’a pas à investir lui-même dans la construction. Ailleurs, on retrouve le même genre d’argument. Mais en discutant avec différents acteurs, d’autres hypothèses sont également avancées. Certains croient que les gouvernements tentent de se déresponsabiliser face aux problèmes qui surviennent dans les établissements. Aux yeux du public, ils peuvent ainsi renvoyer le blâme sur l’entreprise privée. D’autres prétendent que devant le puissant pouvoir des syndicats, les gouvernements souhaitent sortir du cadre des relations et des exigences syndicales en ayant recours au secteur privé. Bref, les raisons sont nombreuses, mais il est inquiétant de constater que la solution imaginée se limite à l’entreprise privée.

Pour notre part, conscients des enjeux liés notamment au renouvellement d’infrastructures cellulaires alors que le gouvernement du Québec a peu de moyens, nous avons suggéré différentes alternatives. Par exemple, alors que les pénitenciers fédéraux au Québec ont un volume de cellules inoccupées, nous avons proposé au Québec une entente fédérale-provinciale pour louer ces cellules.

Lorsqu’on examine la population carcérale, on note que l’accroissement des dernières années s’est manifesté particulièrement au niveau de la détention préventive. Alors, pourquoi ne pas recourir aux foyers de cautionnement à titre d’alternative à la détention préventive ? En faisant une utilisation optimale des places en maisons de transition on pourrait certainement réduire le recours à la détention pour une partie de la clientèle.

Mais, il y a plus. Le nombre de libération conditionnelle semble diminuer. Notre hypothèse est à l’effet que le manque de programmes de réhabilitation et les ressources insuffisantes à l’encadrement des détenus limitent les décisions positives de la commission des libérations conditionnelles. Les renonciations à une libération conditionnelle sont en hausse. Dans ce cas, cela favorise des remises en liberté aux 2/3. Au Québec, une remise en liberté aux 2/3 signifie qu’aucun suivi, ni encadrement ne sera offert. La personne se retrouve libre, point !

Dans ce contexte, il nous apparaîtrait plus judicieux que le gouvernement s’attaque aux vrais problèmes plutôt que de résoudre ces derniers en augmentant le nombre de cellules sans se préoccuper de l’efficacité du système, ni de la sécurité du public. C’est la solution la plus coûteuse et celle qui risque d’enfoncer les Services correctionnels du Québec dans un cul de sac au niveau de leur crédibilité. Car depuis l’affaire Bastien, celle à l’origine de l’enquête sur le processus décisionnel de remise en liberté et de la refonte de la Loi sur le système correctionnel, le gouvernement n’a pas injecté les ressources nécessaires à la correction de lacunes majeures dénoncées et démontrées.

Voilà pourquoi, l’ASRSQ s’oppose à l’ajout de cellules. Elle s’oppose à la gestion privée des établissements de détention et demande au gouvernement du Québec d’investir dans l’appareil correctionnel du Québec pour assurer sa crédibilité et donner un véritable sens à la réhabilitation sociale des contrevenants.

1996-1997 : fermeture des établissements de Joliette, Cowansville, Saint-Hyacinthe, Waterloo, Rivière-du-Loup

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[1] Camp, Scott et Gerald Gaes. 2002, Growth and Quality of US. Private Prisons : Evidence from a national survey, Federal Bureau of Prison, vol.1, no.3, p.427-450.

Nathan, Stephan. 2003, Prison Privatization in United Kingdom, dans Coyle, A.A. Campbell et R.Neufield, Capitalist Punishment : Prison Privatization and Human Rights, Londres, Zed Books, 235p.

[2] Ceux et celles qui sont intéressés par ces analyses peuvent les consulter le site internet de l’ASRSQ au www.asrsq.ca

 

 
 
 
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© Elizabeth Fry Quebec 2007
modifié le 18 septembre 2007