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La privatisation des prisons…
un enjeu majeur au plan éthique pour la communauté

Par Ruth Gagnon
Directrice générale
Société Elizabeth Fry du Québec


L’annonce faite par le gouvernement Charest l’automne dernier de construire une nouvelle prison en Montérégie dans le cadre d’un partenariat public/privé a jeté les milieux criminologique, juridique et communautaire dans la plus grande consternation.

Dès la parution de cette annonce, l’Association des services de réhabilitation sociale du Québec (ASRSQ, fondée en 1962 et qui regroupe plus de cinquante organismes oeuvrant auprès des personnes judiciarisées au Québec) a mandaté un comité d’experts provenant des milieux universitaire, correctionnel, juridique et communautaire afin d’étudier les enjeux inhérents à la construction et à la gestion d’un centre de détention par l’entreprise privée à but lucratif. Le comité s’est aussi positionné sur la pertinence de construire un nouveau centre de détention pour le Québec.

Selon leur analyse, il en ressort que le gouvernement n’a pas fait la démonstration d’un réel besoin d’un ajout de 500 à 700 cellules à son parc immobilier. Ce dernier prétend que le phénomène de la surpopulation carcérale ainsi que le remplacement de certaines prisons considérées comme désuètes et vétustes demandent une nouvelle construction.

Le comité reconnaît que les centres de détention de Sorel et de Valleyfield doivent être rénovés cependant, ces établissements ont une capacité correctionnelle de cent cellules. Alors, pourquoi construire une prison de plus de 500 cellules ?

Qu’est-ce qui peut motiver un gouvernement dans un contexte de restrictions budgétaires à investir cent millions dans la construction d’un centre de détention ? Quant au même moment, nous assistons à une baisse du taux de criminalité, une diminution d’environ 11 % des admissions dans les prisons provinciales tout en sachant que les instances gouvernementales pourraient disposer d’une solution beaucoup moins coûteuse en consultant leur vis-à-vis fédéral. Il est tout à fait possible pour le gouvernement du Québec de réaliser une entente afin d’utiliser les cellules disponibles du réseau correctionnel fédéral puisque les pénitenciers connaissent eux aussi une baisse de 10 % de leurs admissions. Par ailleurs, ce type d’entente fédérale/provinciale existe déjà au Nouveau-Brunswick 1.

La privatisation… une économie pour les contribuables ?

Les tenants de la privatisation font valoir que le secteur privé à but lucratif est une solution peu coûteuse et plus efficace donc plus rentable pour les contribuables. Notamment, elle permettrait aux collectivités qui accueillent ces établissements de bénéficier des retombées économiques de ce type d’entreprise.

Le bilan des expériences nationales et internationales révèle que très peu de localités ont profité des retombées économiques d’une prison gérée par le secteur privé. Dans les faits, seules les grandes entreprises spécialisées dans la sécurité privée vont profiter de ce nouveau marché.

De plus, les expériences de privatisation ont entraîné des conséquences importantes aux plans économiques et sociaux pour les états qui ont adhéré à ces politiques néolibérales. Citons entre autres : la faiblesse des salaires du personnel et la médiocrité de leurs conditions de travail; la diminution du nombre d'emplois; des programmes inadéquats pour les détenus; un modèle architectural construit en fonction de la surveillance électronique au détriment d’un suivi personnalisé avec la personne incarcérée, le paiement d'honoraires pour des consultants aux dépens des services rendus à la population carcérale 2.

Conséquemment, nous sommes en droit de nous poser la question : est-il moralement acceptable de permettre à une entreprise privée de faire des profits avec des fonds publics et d’ainsi assujettir les personnes détenues aux impératifs d’une politique de marché dont la raison d’être est la rentabilité ?

Les expériences internationales de privatisation ainsi que celles plus récentes de l’Ontario nous incitent à la prudence et à la réflexion.

Des questions sans réponses

Avec la privatisation, l’emprisonnement des individus est assujetti à une notion d’objet de rentabilité plutôt qu’à la notion de responsabilité collective.

La société peut-elle se tenir à l’écart du processus de réhabilitation et confier à des entreprises dont les impératifs sont de faire des bénéfices, la mission de promouvoir l’intégration sociale des personnes contrevenantes ? Dans quelle mesure ces corporations où prédomine la notion de profit pourront-elles assurer leurs obligations envers les personnes confiées à leur garde ?

Nos collectivités seront-elles plus sécuritaires lorsque l’état aura transféré ses responsabilités à des agences privées qui auront comme mandat de surveiller la population carcérale ? Sauront-elles leur procurer des conditions de détention humaine et les préparer à retourner en société ?

Quelles seront leurs approches par rapport à des notions telles que la réadaptation, la réinsertion sociale, le droit à l’information, les droits des personnes incarcérées, la transparence ?

Quelles seront leurs politiques concernant les soins de santé, les mesures disciplinaires, l’accessibilité à la libération conditionnelle, l’implication du réseau communautaire ?

Sauront-elles résister aux impératifs commerciaux de ne voir en la personne incarcérée qu’un objet de rentabilité. Et si oui, de quelle façon cela se manifestera-t-il ? Au détriment de leur maintien en prison; de piètres conditions de détention; d’une absence de services et de programmes ou de l’augmentation de la violence en raison d’un personnel mal formé et mal préparé ?

Le projet actuel du gouvernement Charest de construire une nouvelle prison et de la confier au secteur privé va à l’encontre de la politique correctionnelle gouvernementale des 30 dernières années où la réhabilitation et la réinsertion sociale des personnes contrevenantes étaient au cœur de ses préoccupations.

Ces changements à venir dans les politiques gouvernementales sont d’une extrême importance et nécessitent d’être soumis à un débat public et d’ici là un moratoire s’impose.

Référence :

1 ASRSQ 2004, document d’analyse sur La privatisation des prisons, Recherche de Juliette Jarvis.

2 La privatisation des prisons, Stephen Nathan, chercheur, journaliste et responsable du bulletin d'information Prison Privatisation Report International, publié par le Public Services International Research Unit de l'Université de Greenwich, Londres.

 

 
 
 
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© Elizabeth Fry Quebec 2007
modifié le 18 septembre 2007