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Prisons privées : quelques réflexions

Par Marion Vacheret
Professeure, École de criminologie
Université de Montréal

La pénalité contemporaine est marquée aujourd’hui par des discours sécuritaires, centrés sur la mise en œuvre d’une gestion rationnelle des risques et des ressources du système pénal. Au cœur de cette rationalité, se trouve la prison. Critiquée, contestée, remise en cause tant dans son mode de fonctionnement que dans les finalités, cette sanction conserve toutefois encore aujourd’hui toute sa force, que ce soit dans l’imaginaire public, que dans l’usage qui en est fait.

Dans la mise en œuvre de cette forme de pénalité, notamment au cours des années 1980, où nous avons assisté à une augmentation sans limite de la population prise en charge par le système pénal et plus particulièrement celle incarcérée, certains pays ont choisi de recourir à des entreprises privées pour répondre à leurs besoins.

Le recours au privé, pour la construction, mais également pour la fourniture de services voire pour la gestion complète des établissements carcéraux, est généralement justifié pour des raisons de réduction des coûts, de rapidité dans la construction, – « prisons clefs en mains » –, ainsi que d‘un meilleur rapport coûts/bénéfices notamment en matière de flexibilité – voire de qualité- dans la fourniture des services donnés.

Ce choix, à l’heure où certains gouvernements provinciaux du Canada envisagent de le faire, appelle une réflexion approfondie sur les enjeux d’une telle démarche. En effet, l’immixtion du privé dans l’administration de la sentence et plus particulièrement dans l’exécution de la peine privative de liberté, ne peut survenir sans qu’un réel débat sur les risques que celle-ci peut engendrer, ait lieu. Les intérêts économiques que les investisseurs retirent d’un tel marché, comme le fait de déléguer à des chefs d’entreprise un mandat pénal « économiquement rentable » soulèvent de nombreuses interrogations qui méritent d’être débattues.

1. Enjeux éthiques

Le droit et le pouvoir de punir font partie intrinsèquement du rôle et de la responsabilité de l’État. S’il est possible et admis à l’heure actuelle de déléguer une partie de cette responsabilité dans l’administration d’un certain nombre de services – services alimentaires, sociaux ou organisationnels – la délégation de l’exécution de la peine dans sa totalité reste questionnable. En effet, gérer une peine privative de liberté comprend la mise en place de l’organisation complète quotidienne du déroulement de la vie de personnes que l’on prive de pouvoir, de liberté d’expression et de liberté de déplacement. Dans ce cadre, un règlement précis et minutieux est instauré et des sanctions – qui engendrent des privations supplémentaires et plus particulièrement la privation de la liberté résiduelle dont bénéficie le détenu – sont associées au non respect de celui-ci. Dans ce cadre, par la privatisation, l’État délègue à un organisme privé à but lucratif son droit et son pouvoir de punir.

Contraindre une personne, pour des motifs de non-respect d’un règlement administratif quelconque, à payer une amende ou à purger une partie de sa sentence en isolement 23 heures sur 24, sans participation à des activités quelles qu’elles soient, constituent des sanctions gravement privatives pour la personne détenue et font partie d’un arsenal punitif conséquent. Parallèlement, dans le cadre de l’administration de ce règlement, les membres du personnel sont amenés à poser des gestes de contrôle importants – fouilles à nu, fouilles corporelles, recours à la force, utilisation de gaz lacrymogènes, utilisation de matériel de contrainte, qui entravent largement, en portant atteinte à son intimité, la liberté et l’intégrité physique du détenu.

Ces décisions et actions doivent être faites au nom de l’État, par ses représentants et sous un contrôle étroit afin, autant que faire se peut, d'éviter les abus. Au niveau des pénitenciers fédéraux, la loi sur les Services correctionnels et la mise en liberté sous condition prévoit que lorsque de telles mesures sont en jeu dans les pénitenciers on ait recours à un arbitre externe indépendant, généralement un juge administratif. De même, l’Enquêteur correctionnel a pour mandat de surveiller étroitement ces actions. Il est à noter alors que ce contrôle et cette surveillance étroite sont plus beaucoup difficiles non seulement à mettre en place mais également à exercer lorsque l’institution est gérée par un organisme privé.

2. Enjeux pénaux et sociologiques

Par ailleurs, si la privatisation d’institutions correctionnelles n’est pas un phénomène nouveau –il existait des institutions de détention privées au 17e et 18e siècle-, la résurgence de ce choix à partir des années ’80 doit être mis en parallèle avec le développement de politiques criminelles répressives, tournées le « juste dû » et l’adoption de mesures extrêmes telles le « Three strikes and you’re out ». L’incarcération elle-même dans ce contexte a pris une forme de plus en plus rétributiviste, favorisant le contrôle et allant parfois de pair avec un travail obligatoire gratuit, la suppression de tout bien matériel pouvant être considéré comme du confort –le café par exemple- et des conditions de détention particulièrement sévères.

Dans ce cadre, la privatisation du champ carcéral implique que des profits vont pouvoir être retirés de cette immixtion. La prison devient une industrie comme une autre, son marché d’action est la criminalité, et le matériau sur lequel elle travaille sont les personnes détenues. Le crime prend alors une dimension inégalée : il devient une ressource naturelle que l’on cherche à exploiter. Les individus perdent leur caractère d’individualité pour devenir des entités pouvant produire des revenus potentiels variables selon le temps de sentence auquel ils sont condamnés. Alors même que les études en sociologie carcérale ont montré que le milieu carcéral, est un lieu de pouvoir dans lequel des personnes privées de liberté, de biens et service, d’autonomie, de sécurité et de relations hétérosexuelles, sont contraintes de vivre dans une étroite promiscuité, soumises aux observations et aux contrôles constants de membres du personnel, toute la dimension humaine ou sociale de la détention disparaît.

3. Enjeux carcéraux

Enfin, historiquement, la privatisation du secteur correctionnel aux États-Unis, semble montrer que la recherche de profits engendre des risques d’abus, et plus particulièrement des économies sur la qualité de la nourriture, les soins médicaux, les vêtements fournis.

De fait, si la modernité des établissements neufs peut améliorer les conditions matérielles de vie - notamment au plan de l’hygiène-, le type de construction ainsi que la méthode de gestion qui sont établis dans ces institutions ont des impacts directs sur le déroulement de la vie quotidienne dans ces établissements.

Les relations entre personnel et détenus sont au cœur de la détention. Le mandat des membres du personnel de surveillance est, outre d’éviter les évasions, de garantir l’absence de troubles dans les institutions –entre autres les actes de violence ou les suicides-. Or, si la sécurité statique est nécessaire elle ne peut être efficace sans sécurité dynamique, soit sans un travail de prévention de la violence au moyen d’échanges et de présence physique informelle. Dans ce cadre, la formation et l’expérience du personnel intervenant est une clef fondamentale dans le maintien de l’ordre en détention.

Par ailleurs, face à une population carcérale particulièrement vulnérable –les profils de la population détenue montrent des personnes atteintes de troubles mentaux ou présentant des problèmes de toxicomanie, entre autres-, les interventions sociales et cliniques doivent faire partie de la détention, sinon pour prévenir la récidive, au moins pour garantir l’ordre interne et la survie dans ces établissements.

Toutefois, en raison des choix de rentabilité qui y sont reliés, plus souvent qu’autrement la privatisation est associée à des établissements de grande taille favorisant une technologie de surveillance sophistiquée et une architecture de type « panoptique ». Il en résulte une détention dans laquelle le recours aux caméras et à des systèmes technologiques de surveillance électronique sont privilégiés, restreignant d’autant les relations entre membres du personnel et détenus et nécessitant un personnel moins qualifié, notamment au plan social ou humain.

Conclusion

En conclusion, il semble que, plutôt que de rechercher une rentabilité et une efficience dans nos modèles de détention, se pencher sur des questions directement reliées à la réintégration sociale des contrevenants serait non seulement une démarche plus pertinente, mais encore, à long terme, nettement plus productrice de sécurité que n’importe quelle institution carcérale.

 

 
 
 
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© Elizabeth Fry Quebec 2007
modifié le 18 septembre 2007