Affaire Bernardo-Homolka
Des crimes sexistes
par Marie-Andrée Bertrand,
criminologue et professeure émérite
de l’Université de Montréal
Les analystes de l'affaire
Bernardo-Homolka ont mis en lumière le caractère sexuel, pornographique,
pédophile et sadique des actes commis. Ils ont
fait ressortir les rapports de parenté entre
Mme Homolka et une des victimes. À ma connaissance,
personne ne s'est attardé au fait que toutes
les victimes, tant celles de Paul Bernardo agissant
seul que celles du couple, étaient de sexe féminin.
[...]
Le meurtre est un crime rare dans les pays occidentaux,
et c'est le cas au Canada. Les meurtres d'enfants sont
des faits rares. Les meurtres sadiques le sont encore
plus. Les femmes sont moins souvent que les hommes
les victimes d'homicides.
Les viols sont sûrement beaucoup plus fréquents,
mais ils demeurent des faits rares. Leurs victimes
ne sont pas que des femmes. Le nombre et le taux de
meurtres et de viols au Canada diminuent depuis 15
ans. Les faits auxquels nous ramène l'affaire
Bernardo et Homolka appartiennent à une époque
de décroissance de la criminalité contre
les personnes.
Pas une affaire nationale
Nous sommes tous d'accord
pour estimer que les faits en cause sont horribles.
Cela ne nous autorise pas à les
voir partout ni à leur accorder une importance
qu'ils n'ont ni dans notre vie quotidienne ni d'un
point de vue statistique. À l'inverse, cela
ne nous autorise pas à isoler cette affaire
d'autres cas malheureusement similaires. L'affaire
Bernardo-Homolka n'est pas une affaire nationale. C'est
notre réaction qui en fait une affaire nationale.
Les victimes d'homicides
sont bien moins souvent des femmes que des hommes.
Or, ici, les deux victimes en
cause sont des filles. Les actes de pédophilie
ne sont pas tous dirigés contre de petites filles.
Les victimes d'agressions sexuelles ne sont pas toutes
de sexe féminin. On compte de plus en plus de
jeunes garçons parmi les victimes de pédophilie
et d'agressions sexuelles. Or, ici, les victimes d'actes
de pédophilie et de sadisme sexuel sont des
filles.
Les auteurs de crimes de
violence allant jusqu'à l'homicide
ne sont pas tous des hommes; des femmes sont de plus
en plus souvent accusées de voies de fait, de
violence verbale et d'humiliations. Elles représentent
près de 16 % des criminels qui attentent à la
vie d'autres personnes. Karla Homolka n'est pas la
seule femme qui ait tué un ou des enfants ou
contribué à leur décès
dans le cadre d'autres infractions. [...]
Quand peut-on qualifier un
crime de «sexiste» ?
Sont sexistes les infractions
dirigées intentionnellement
contre des femmes en tant que femmes, avec l'intention
de les contrôler, de les pénétrer
sexuellement contre leur gré, de les blesser
dans l'acte sexuel, de les tuer. Les offenses sexistes
vont des paroles aux attitudes de mépris, aux
voies de fait, aux coups et blessures, aux menaces
de mort et, finalement, à l'homicide, coupable
ou non.
Les femmes sont capables
de crimes sexistes à l'endroit
des hommes qu'elles agressent, humilient, tentent de
tuer ou tuent parce que ce sont des hommes. Nous oublions
qu'il existe des meurtres carrément sexistes
sans être sexuels. L'affaire de Polytechnique
est un exemple célèbre de meurtres multiples
non sexuels mais sexistes, où l'auteur exprime
sa volonté claire d'écarter les femmes
d'un lieu et d'une formation dont il est exclu en les
exterminant.
Dans les crimes de Paul Bernardo
et de Karla Homolka, tant d'éléments sont réunis qu'on
risque d'en perdre certains de vue. Ce qui domine à mon
avis, c'est la volonté de dominer, d'utiliser
des êtres inférieurs par la force physique,
l'expérience, la capacité de tromper.
Par plaisir, on utilise, instrumentalise, chosifie
le corps de l'autre, impuissant. Dans ce cas, il s'agit
du corps de fillettes et de jeunes filles.
Bien sûr, aucun des gestes ne serait moins ou
plus grave si les victimes étaient de sexe masculin
et si les deux infracteurs étaient des hommes.
D'une part, le fait qu'ils ne le soient pas n'est pas
insignifiant. D'autre part, la complicité homme-femme
dans les crimes sexuels et sadiques n'est pas si rare
qu'on tente de le faire croire.
La réaction sociale
L' important, c'est la réaction sociale au
phénomène. Elle est inquiétante.
Les gestes et la personnalité de Karla Homolka
sont devenus objets de culte sur plusieurs sites, suscitant
des réactions d'amour chez plusieurs, de haine
chez d'autres. Dans ce dernier cas, la haine s'étend
parfois à toutes les femmes; le crime est jugé mille
fois plus grave parce qu'il a été commis
par une femme.
La curiosité fait créer,
avec le secours de moyens informatiques, des scènes
de viol et de torture. Quelques-unes sont des clones
des scènes
décrites par les auteurs des monographies et
des articles sur l'affaire Bernardo-Homolka. Comment
expliquer cet appétit de sévices, de
tortures ? Doit-on s'en inquiéter ? Quelle est
la fréquentation de ces sites ?
Le Parlement canadien a été saisi
d'un projet de loi qui tente de limiter, voire de sanctionner
la transmission par courriel de scènes érotiques
saisies à l'insu des intéressés.
Mais peut-on protéger le droit à la vie
privée des victimes en lésant le droit à la
correspondance par courriel ? Un des motifs d'inquiétude
qui suscitent des projets de loi semblables, c'est,
entre autres, la prolifération sur Internet
de scènes érotiques utilisant le corps
de jeunes garçons d'origine autochtone et parfois
asiatique. Voyeurisme pédophile et raciste ?
Source : Devoir, 4 juin 2005
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