Karla Homolka: une femme traquée
Chronique du passage d'une
femme dangereuse à une
femme en danger ?
Sylvie Frigon
Professeure titulaire et directrice du département
de criminologie, Université d'Ottawa
Après l'état de siège à Joliette,
les projecteurs, les antennes paraboliques, les caméras
ont disparu; les journalistes, techniciens de divers
réseaux de télévision, monsieur
et madame Tout-le-monde sont rentrés chez eux.
Le cirque est démantelé. Le chapiteau
démonté.
Avant de se pencher sur le jugement du juge Beaulieu,
il me semble important de remettre en contexte l'affaire
Bernardo-Homolka. On sait qu'elle a fait connaissance
de Paul Bernardo à 17 ans, son prince charmant.
Elle se marie avec ce prince et il lui dit pendant
leur lune de miel qu'il est le violeur de Scarborough.
Comme cadeau de mariage, il la viole et la bat.
À la lumière de la transcription de
témoignages lors des différents procès,
on apprend qu'elle est victime de Paul Bernardo : il
la terrorise, la menace, menace sa famille, il la blesse
sérieusement à plusieurs reprises, il
lui fait même manger ses excréments. Elle
participe aux vidéos non sans résistance,
mais sa résistance sera matée brutalement
et les bandes vidéo reprises afin qu'elle affiche
un large sourire, qu'elle montre qu'elle aime cela.
La preuve amenée pendant le procès montre
que Karla Homolka affiche certains traits caractéristiques
reliés au syndrome de la femme battue.
En échange de son témoignage,
nécessaire à la
condamnation de Paul Bernardo comme criminel dangereux à cette époque,
on conclut un marché. Cette pratique existe
au Canada depuis 150 ans et sert d'assise fondamentale
au système de justice pénal actuel. Il
est évident que ce marché n'aurait pas été nécessaire
et réalisé si ces cassettes avaient été rendues
publiques. Mais c'est ce qui s'est passé et
qui provoque un tel raz-de-marée de colère
et de désir de vengeance.
Elle a purgé sa peine de 12 ans entièrement
-- fait plutôt exceptionnel. Malgré les
recommandations majoritaires d'experts psychiatres
en faveur d'une libération ponctuelle et graduelle
afin de préparer sa sortie en 2001 et 2002,
elle ne pourra bénéficier d'une libération
conditionnelle. Le risque toujours possible était
non assumable politiquement et non scientifiquement.
Pourtant, force est de constater que la majorité des
psychiatres recommandaient sa libération progressive.
Leur expertise, leur diagnostic et leur pronostic seront
rendus inaudibles et presque indicibles. La Commission
des libérations conditionnelles a, semble-t-il,
fondé sa décision, en partie du moins,
sur des facteurs autres que les expertises soumises
quant aux risques de récidive.
Étant donné que ce type de délinquance
au féminin est un phénomène extrêmement
rare, que les outils d'évaluation ont été conceptualisés
et mis à l'épreuve par, pour et avec
des hommes, les gestes de ces femmes restent énigmatiques.
Les femmes violentes restent un tabou. Le Service correctionnel
du Canada a même dû inventer des programmes
de traitement pour délinquantes sexuelles pour
Karla Homolka.
Pourquoi une telle fascination
pour cette femme ? Cette figure cristallise les peurs
qu'on a de cette
prétendue nouvelle catégorie de femmes
violentes, qui fait écho au cinéma hollywoodien à la
Fatal Attraction et au genre fort exploité mettant
en scène des super-bitch killer beauties. L'iconographie
de Karla Homolka oscille entre une femme dangereuse
et en danger.
Nous faisons maintenant face à sa (ré)insertion.
Mais comme femme traquée comment pourra-t-elle
réussir celle-ci ? Comment pourra-t-elle trouver
un logement, rencontrer un employeur potentiel, rentrer
en relation de couple, aller faire son marché,
aller au parc ? Les médias ont un rôle
important et potentiellement destructeur. Ils nourrissent,
entretiennent une intolérance en faisant l'économie
d'une vraie discussion sur le sensationnalisme, la
médiatisation de telles affaires, le travail
des policiers, la réinsertion sociale des personnes
judiciarisées, pour ne nommer que ceux-ci.
C'est dans ce contexte que
les audiences ont pris l'affiche au Palais de justice
de Joliette les 2 et
3 juin et auront scellé le destin de Karla Homolka.
Le Dr Louis Morissette tenait le premier rôle
et était le dernier des experts à rencontrer
Mme Homolka en mai 2005 et il affirmera que, d'après
les indices cliniques et historiques, elle ne représente
pas un risque plus élevé que les autres
détenues en établissement fédéral.
Ayant une faible estime d'elle-même, Karla Homolka
avait fait la rencontre de Paul Bernardo, un narcissique,
ce qui a produit un cocktail explosif. Elle aurait
fait un mauvais choix. Mais est-ce qu'elle s'apprête à en
faire un autre ? La correspondance révélée
avec un détenu condamné pour l'homicide
de sa conjointe représente une zone d'ombre.
Si Bernardo l'avait envoûtée, contrôlée,
terrorisée et poussée à participer à de
tels crimes, que penser de cette relation épistolaire érotique
?
Vie souterraine
Comme prévu, une longue liste de conditions
restrictives a été imposée pour
une période de 12 mois et potentiellement renouvelables.
Madame Homolka devra afficher sa liste de conditions
telle une liste d'épicerie sur son frigo. La
liste comprend, notamment : de se présenter
au poste de police dès sa sortie de prison puis
le premier vendredi de chaque mois; ne pas fréquenter
quiconque possédant un casier judiciaire pour
crime avec violence; ne pas entrer en communication
avec Paul Bernardo et sa famille ou la famille des
victimes; fournir un échantillon d'ADN avant
sa sortie de prison (ce qu'elle avait déjà accepté de
faire); poursuivre sa thérapie et ne pas occuper
de poste d'autorité auprès de jeunes
de moins de 16 ans.
Une chose est claire : le
facteur-clé qui a
sonné l'alarme est la correspondance avec le
détenu reconnu coupable de l'homicide de sa
conjointe. Par ailleurs, les conditions ont été émises étant
donné les particularités du cas, car
il faut bien rappeler que le fait de côtoyer
un détenu ou un ex-détenu ne devrait
pas être interprété comme constituant
nécessairement un facteur de risque de récidive.
Cette femme marquée et traquée
de toutes parts est confinée, condamnée
et emprisonnée
(encore une fois) dans une logique de siège,
de traque et de délation à sa sortie. « On
la suivra à la trace », promet Dalton
McGuinty, premier ministre de l'Ontario, à ses électeurs.
Ne la condamnons-nous pas à se faire une vie
souterraine, NDG ou pas ?
Et pourquoi pas NDG ? On
préférerait
peut-être Saint-Henri, Pointe-Saint-Charles,
la Main ou Sanguinet ? Le syndrome « pas dans
ma cour » dans toute sa splendeur. L'histoire
pourrait être racontée à la manière
de Minette Walters comme dans Acid Row (2001) qui donne
froid dans le dos dans cet univers de vengeance, de
sièges, de pièges, d'ignorances, de certitudes
troubles et de justiciers de tout acabit.
Source : Devoir, 21 juin 2005
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